La dissuasion nucléaire française ne se partage pas

Depuis les années 1960 et la clairvoyance du général de Gaulle en la matière, notre dissuasion nucléaire s’est révélée être notre meilleur atout contre une agression extérieure, par les dommages inacceptables qu’elle peut infliger à un agresseur potentiel. Assurance vie de la nation, elle repose sur une doctrine claire, un arsenal juste et suffisant, des moyens et des savoir-faire souverains, conçus et opérés dans l’ombre par une communauté de femmes et d’hommes d’exception, engagés au service de leur pays et gardiens silencieux de ce temple. À travers les décennies, les Français ont aussi consenti à cet effort au long cours et ont payé le prix de cette indépendance.

Alors que le fait nucléaire est de retour au cœur des relations internationales et singulièrement en Europe, cette souveraineté n’est pas une relique du passé. Elle demeure, plus que jamais, notre bouclier le plus sûr et la condition même de notre liberté d’action et de décision, qu’elle soit militaire, politique ou diplomatique. La préserver exige de tenir quatre fondamentaux indissociables.

Le premier est l’indépendance et la crédibilité de nos moyens opérationnels, qu’il s’agisse de la composante océanique ou aérienne de la dissuasion, avec nos SNLE et nos Rafale. Le deuxième est l’indépendance et la crédibilité de notre communauté industrielle, scientifique et technique, qui assure la conception, la fabrication, l’entretien et la modernisation de nos moyens. Le troisième est l’autonomie décisionnelle du président de la République, légitimé par le suffrage universel direct, et l’unicité d’une chaîne de commandement nationale, sans interférence extérieure, qui fait peser la charge du calcul de l’agression sur l’agresseur. Le quatrième, trop souvent négligé, rassemble l’ensemble de nos forces armées conventionnelles : c’est celui qui épaule la dissuasion, rehausse son seuil de déclenchement et empêche qu’elle ne soit contournée par le bas.

La dissuasion nucléaire française ne se partage pas

C’est donc la conjonction rigoureuse de ces quatre piliers qui fait de la France une puissance dotée, souveraine et libre. C’est pourquoi, de la même manière que la souveraineté ne se divise pas, la dissuasion nucléaire française ne se partage pas, ne se concerte pas, ne s’élargit pas. Ni dans l’autonomie décisionnelle du président de la République voulue par le général de Gaulle, ni dans ses composantes opérationnelles, ni dans sa vocation à protéger les intérêts vitaux de la France.

Sur ce dernier point, des clarifications seraient les bienvenues. Car si nos intérêts vitaux dépassent nos frontières géographiques, compte tenu de l’interdépendance de notre sécurité avec celle du continent européen – comme l’indiquait déjà le Livre blanc de la défense en 1972 –, ils ne sauraient se confondre avec ceux de l’Europe dans son ensemble. Pourtant, quand le président Macron, répondant aux appels du chancelier allemand, annonce notamment « ouvrir le débat stratégique sur la protection par notre dissuasion de nos alliés du continent européen » ou prévoit plus récemment d’« articuler la doctrine nationale », il empiète potentiellement sur la grammaire de la dissuasion et sur la portée européenne de nos intérêts vitaux, par essence variable et contingente. Or c’est précisément de cette incertitude stratégique voulue et volontairement entretenue que procède notre sécurité et celle de nos partenaires européens.

Le sujet est trop grave pour être traité à la légère, ou avec cette culture de la transgression à courte vue qui a trop souvent marqué la politique française ces dernières années. Il ne doit pas y avoir de discussion sur la nature ou la portée de nos intérêts vitaux, y compris dans leur dimension européenne, avec aucun de nos interlocuteurs, qu’ils soient des alliés, des partenaires européens et évidemment des adversaires potentiels. Ne confondons pas l’incertitude stratégique, qui protège, avec l’ambiguïté sémantique ou opérationnelle, qui expose. Ne jouons pas avec la protection de la France et des Français.

Ces principes posés, il est dans notre intérêt de renforcer nos coopérations opérationnelles et industrielles avec nos partenaires européens quand c’est possible, de mieux leur faire comprendre notre doctrine, de les associer à des exercices et manœuvres conventionnelles, de partager davantage notre culture stratégique et militaire, mais sans jamais toucher au cœur de la dissuasion, ou faire dépendre son bon fonctionnement, direct comme indirect, d’autres acteurs.

Ainsi encadré, l’intérêt de telles coopérations européennes est non seulement collectif : il permet de renforcer la défense européenne, qui repose d’abord sur des armées nationales qui coopèrent entre elles, ainsi qu’au sein de l’UE et de l’Otan. Il est aussi national dans la mesure où il accroît la profondeur stratégique de notre pays.

Puissance et responsabilité

À nos adversaires potentiels, continuons à démontrer la permanence de nos moyens, ce que le général de Gaulle appelait déjà dans son discours de 1959 à l’École de guerre : « Une force de frappe susceptible de se déployer à tout moment et n’importe où. »

Face aux défis du siècle, et pour conjuguer nos intérêts et nos valeurs, tout aspirant à la fonction suprême a un double devoir : de puissance et de responsabilité. Le devoir de puissance, c’est le devoir de donner à la nation les moyens de sa protection, dans tous les domaines. Ils dépassent largement le cadre militaire et embrassent les champs économique, industriel, budgétaire, énergétique, agricole, social, etc. Sur le plan militaire, cela passe par la nécessité de maintenir et moderniser une dissuasion autonome, de combler les trous et lacunes capacitaires accumulées depuis des années, en dépit des efforts consentis depuis 2017. Cela passe aussi par une vraie réflexion sur le modèle d’armée de demain, sur les innovations de rupture et singulièrement les drones.

En définitive, la dissuasion nucléaire française doit rester ce qu’elle a toujours été : une prérogative strictement nationale, exercée par un président de la République élu au suffrage universel direct, lorsque les intérêts vitaux de la nation sont en jeu. C’est pourquoi, quelles que soient les annonces du président Macron le 2 mars, gardons à l’esprit ces quelques mots du général de Gaulle dans son allocution du 27 avril 1965, qui disaient l’essentiel : « Au point de vue de la sécurité, notre indépendance exige, à l’ère atomique où nous sommes, que nous ayons les moyens de dissuader nous-mêmes un éventuel agresseur sans préjudice de nos alliances mais sans que nos alliés tiennent notre destin dans leurs mains. » C’est cette idée d’une France souveraine, responsable et puissante que je porterai.

>> Lire la tribune dans Le Journal du Dimanche

Président

Bruno Retailleau

Président des Républicains Sénateur de Vendée Ancien Ministre de l'intérieur

Président des Républicains Sénateur de Vendée Ancien Ministre de l'intérieur

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