Sur l’IA, nous avons une fenêtre de tir de deux ans

Êtes-vous un utilisateur de l’intelligence artificielle ?

J’en suis un utilisateur quotidien. J’utilise ChatGPT, Claude, bientôt Vibe proposé par Mistral. Mais vous savez, je suis passionné de numérique depuis longtemps. Jeune sénateur dans les années 2000, au moment où Internet bouleversait notre société, je m’étais spécialisé sur ces sujets. J’y voyais déjà une bascule majeure. Pouvoir, comme législateur, poser le cadre favorable au déploiement d’Internet en France a été une opportunité exceptionnelle. Aujourd’hui, l’IA représente à mes yeux une évidence, et une urgence.

Vous voulez faire de l’IA « le nucléaire du XXIe siècle ». Ce combat n’est-il pas déjà perdu face à la puissance de feu américaine et chinoise ?

Nous avons une fenêtre de tir de deux ans. Il y a urgence, sinon ce sera le décrochage. À mes yeux, l’IA dépasse même ce qu’a été le choix stratégique du nucléaire pour la France : ce dernier était un levier de souveraineté, l’IA sera la souveraineté même. C’est une architecture de civilisation, parce que demain elle sera dans tout.

Or, depuis dix ans, ceux qui nous gouvernent ont passé beaucoup de temps à communiquer, et pas assez à agir, alors que se jouait la plus grande bataille technologique de l’histoire. L’an dernier, les quatre géants américains ont investi 600 milliards de dollars. Pendant ce temps, l’Europe débat, réglemente.

Mais rien n’est perdu : nous avons des atouts majeurs : une excellence mathématique, une énergie pilotable, décarbonée et compétitive, et des champions comme Mistral ou Hugging Face.

Que proposez-vous concrètement ?

Je veux mettre l’IA au service des Français, et au cœur de l’action publique. L’État en est encore à l’âge de pierre : on l’a vu avec l’affaire Lyhanna. L’IA doit permettre un saut technologique, au service des agents comme des citoyens.

Elle peut supprimer jusqu’à 40 % des tâches répétitives des fonctionnaires et les recentrer sur leur mission. Cela permettrait de libérer l’équivalent de 250 000 postes de fonctionnaires sur cinq ans : la moitié serait redéployée sur le terrain, l’autre non remplacée lors des départs à la retraite, avec à la clé 15 milliards d’euros d’économies par an.

Pour les Français, je propose un agent IA administratif unique, « Marianne », capable de simplifier toutes leurs démarches.

Vous proposez un ministre de l’IA rattaché au Premier ministre. Pourquoi ?

Parce que l’État est cloisonné, alors que l’IA est par nature transversale. Parce que c’est un enjeu de souveraineté et de sécurité, aussi, qui doit être piloté à Matignon.

Nous sommes le deuxième pays le plus piraté au monde. Je propose un plan d’urgence numérique, le « plan Vauban », pour sécuriser nos données sensibles dans un cloud souverain hautement sécurisé, de type SecNumCloud.

Sur ces sujets, il ne peut y avoir de naïveté : la bataille de l’IA n’est pas un combat de bisounours. Derrière la technologie, il y a des rapports de puissance, il y a des États dont certains ont des logiques impérialistes.

En cas d’attaque, nous devons aussi avoir une capacité de « switch off » : avoir la garantie que nos infrastructures vitales continuent de fonctionner, même coupées du réseau. Et nous ne devons pas seulement nous défendre. Nous devons apprendre à riposter.

Et pour les entreprises ?

Nous voulons accompagner massivement les PME et ETI. Je propose un suramortissement pour les investissements en IA, un grand plan de formation et d’accompagnement des reconversions professionnelles ainsi qu’un statut attractif et plus souple pour les cadres dirigeants, avec accès aux stock-options.

Nous devons aussi retenir nos talents et en faire revenir, avec des incitations fiscales et sociales. Nous devons accélérer la construction de data centers souverains pour porter notre capacité à 1 gigawatt en 2030, puis à 4 gigawatts en 2035.

Vous parlez beaucoup de planification. Est-ce compatible avec cette technologie ?

Je crois à un État stratège, pas à un État tatillon. Son rôle sera d’assurer notre souveraineté et de protéger nos données, pas de tout faire.

Comment financez-vous ces mesures en pleine disette budgétaire ?

Cela représente un effort d’environ 25 milliards d’euros sur cinq ans, qui sera en partie compensé par les économies générées. Le coût net sera d’environ 1,9 milliard par an.

Que dites-vous aux Français qui craignent pour leur emploi ?

Face à l’IA, il y a deux excès : les technobéats pensent que toute nouvelle technologie est en soi un progrès. Les technophobes pensent que le monde d’avant, c’était tellement mieux.

Moi, j’essaie d’être technoréaliste. L’IA peut nous servir ou nous asservir. Personne ne peut prédire précisément son impact sur l’emploi, mais il faudra accompagner fortement les reconversions. Et elle peut aussi améliorer les conditions de travail et la productivité.

Quelle place pour l’IA à l’école ?

Si le niveau baisse pendant que les technologies progressent, nous affaiblirons les générations futures. L’IA doit aider les enseignants, mais son usage par les élèves doit être encadré : pas avant le lycée. Il faudra aussi renforcer les humanités et l’esprit critique.

La bonne échelle n’est-elle pas européenne ?

Pour les technologies les plus avancées, comme les modèles dits « frontière » ou le quantique, nous aurons besoin de l’Europe. Mais une Europe lucide sur le monde dans lequel nous vivons.

Je défends aussi un « Buy European First » : en Europe comme en France, la commande publique jouera un rôle déterminant pour soutenir nos entreprises.

En matière de défense, êtes-vous favorable à une IA autonome capable de déclencher des frappes toute seule ?

Aujourd’hui, nous pouvons garder un contrôle humain. Mais en cas de guerre demain, il nous faudra être au niveau de nos adversaires.

C’est la dialectique du bouclier et du glaive. Quand vous êtes en guerre, que la question est existentielle et qu’il s’agit d’un ennemi, il faut le détruire, et cela peut se jouer à un centième de seconde. Il faudra donc s’y préparer.

Qui vous conseille sur ces sujets d’IA ?

Ils sont plusieurs. Il y a Édouard Fillias, qui pilote un groupe de travail dédié, mais aussi tout un écosystème d’associations, d’entrepreneurs, de hauts fonctionnaires et d’intellectuels qui nous éclairent.

Président

Bruno Retailleau

Président des Républicains Sénateur de Vendée Ancien Ministre de l'intérieur

Président des Républicains Sénateur de Vendée Ancien Ministre de l'intérieur

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