SociétéValérie Pécresse face à la rédaction de ELLE

11 février 2022
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Longtemps sous-estimée par son propre camp, Valérie Pécresse s’est imposée comme la candidate de la droite à l’élection présidentielle. Fausse discrète et vraie ambitieuse, diplômée de HEC et de l’Ena, l’ancienne députée des Yvelines est née à la politique sous Jacques Chirac. Deux fois ministre sous Nicolas Sarkozy, elle prétend faire de la région Île-de-France, qu’elle préside depuis 2015, son laboratoire à idées. Comment celle qui se revendique féministe, en en faisant même un argument de campagne, compose-t-elle avec sa famille politique conservatrice ? Parité, PMA, violences, santé des femmes… Dans son QG parisien aux allures de start-up, rencontre avec celle qui veut amalgamer toutes les nuances de la droite.

Tout juste entrée en politique, vous avez été mise en garde par Dominique de Villepin : « vous ne ferez jamais de politique parce que vous êtes une femme normale. Vous avez un mari, des enfants. En politique, il n’y a pas de femmes normales, il n’y a que des névrosées. » Êtes-vous donc anormale ?

C’était de la provocation. Il voulait voir comment j’allais réagir. Je ne l’ai, bien sûr, pas pris au premier degré et je lui ai dit que si j’intégrais son équipe, ce serait le meilleur choix possible. Quant à la normalité qu’il évoque… très clairement, je suis anormale ! J’ai réussi à concilier ma vie familiale et ma vie professionnelle. Ça n’a pas été une affaire de mauviette, comme dirait Bette Davis. Car je rappelle que, quand je suis arrivée en politique, j’étais une femme dans un monde d’hommes. Où l’on disait que ce n’était même pas la peine de présenter des candidates aux élections parce que les électrices ne voteraient pas pour des femmes.

Votre équipe de campagne n’est pas paritaire. Est-ce qu’être une femme candidate vous exonère de quelconques obligations en la matière ?

Absolument pas. Aux législatives, nos investitures seront totalement paritaires. La parité, c’est un moyen pour arriver à une fin. Je veux une société mixte, qui s’enrichit des différences. Mais je n’y peux rien si, dans ma famille politique, mes quatre adversaires à la primaire étaient des hommes, si les trois chefs de parti sont des hommes, si les trois présidents de groupe sont des hommes, si le président du Sénat est un homme, si trois présidents de région sur quatre sont des hommes, il faut bien que je travaille avec eux ! Je suis héritière de cette situation.

Et au gouvernement, ce sera le même genre de parité ? Les femmes à la Santé et à l’Éducation ? Aux secrétariats d’État ? Quels engagements prenez-vous aujourd’hui ?

Bien sûr, en fonction des compétences de chacune et chacun. Il se trouve que la droite a la chance de disposer d’un vivier de femmes et d’hommes exceptionnels. Quand on veut faire la promotion des femmes, il faut être directeur de ressources humaines. À chaque fois que je rencontre une femme qui a du talent, je lui demande pourquoi elle ne s’engagerait pas en politique. En général, elle répond qu’elle ne voit pas comment elle pourrait faire entre des vies personnelle et professionnelle, déjà si chargées. Quand j’étais ministre de l’Enseignement supérieur, j’étais la seule membre du gouvernement à avoir un cabinet paritaire. Pourquoi ? Parce que les jeunes femmes s’étaient passé le mot. Elles avaient entre 30 et 35 ans, et se disaient « Valérie Pécresse a des gosses, petits, donc elle comprend ».

Les résistances persistent. Comment dès lors améliorer la parité sur les postes stratégiques ?

Je ne vais pas vous donner les futurs occupants des postes avant l’élection, en revanche, j’ai demandé à l’association Hubertine Auclert, qui est mon bras armé en matière de droits des femmes à la région, de réaliser une étude sur ce que j’appelle « les Everest », à savoir tous les postes de la République qui n’ont pas encore été féminisés : présidence de l’Assemblée nationale, présidence du Conseil constitutionnel, vice-présidence du conseil d’État…

Sous votre présidence, une femme à Matignon, c’est envisageable ?

Absolument. La seule question qui compte c’est qui est le ou la meilleur(e) à quel poste.

Sur BFM, vous avez apporté votre soutien aux femmes victimes de violences sexuelles face à Jean-Jacques Bourdin, accusé par l’une d’entre elles. Quel message souhaitiez-vous envoyer ?

J’ai dit que je respectais totalement la présomption d’innocence, que Jean-Jacques Bourdin réfutait ces accusations mais que si ces actes étaient avérés, ils étaient graves. Avec moi Présidente, la parole des femmes sera respectée. Je ne laisserai plus jamais les femmes avoir peur de porter plainte. Je le dis d’autant plus que j’ai eu à subir dans ma jeunesse, comme tant de femmes ce genre de comportements.

Sous votre présidence, si un ministre était poursuivi pour agression sexuelle, comment réagiriez-vous ?

S’il y a un faisceau d’indices convergents qui laissent à penser que les choses sont sérieuses, je suis d’avis que la personne mise en cause ne pourrait pas rester en place. Il faut néanmoins prendre garde aux faux procès et aux dénonciations calomnieuses. En politique, ça existe. Ça dépend évidemment de la situation, mais s’il y a une mise en examen, pour moi, un ministre doit démissionner.

Dans votre programme, vous écrivez : « Avec votre confiance, je serai, mes chers compatriotes, LE chef dont la France a besoin. » Pourquoi pas LA cheffe ?

C’est parce que je n’ai pas relu cette phrase. Et qu’elle a dû être écrite par un garçon !

Si vous étiez élue, comment devrait-on vous appeler : Madame la présidente ou Madame le Président ?

« La », bien sûr. Cette question des titres est intéressante car la misogynie est ancrée dans les têtes, y compris celles des femmes. Quand je suis devenue présidente de Région, il est arrivé plusieurs fois que les élus de l’opposition m’appellent « Madame la vice-présidente ». Et ce n’était pas fait exprès. C’étaient des lapsus. C’est ce que j’appelle « l’école du vice ». Les femmes sont toujours « vice » quelque chose.

Vous vous prévalez souvent de votre genre. Que change le fait d’être une femme dans l’exercice du pouvoir ?

Être une femme est un combat de tous les instants. On ne m’a jamais vue venir. Personne ne croyait à ma victoire aux régionales, ni à la primaire de la droite. Le mur de la misogynie est encore très présent. Je gère la première région d’Europe d’une main à la fois ferme et aimante. Je pense que ce qui caractérise les femmes, c’est qu’elles ont les deux pieds ancrés dans la réalité de la vie quotidienne. Même si des hommes, comme les maires, les ont aussi. Est-ce qu’être une femme m’a fait porter une attention particulière à la situation des femmes ? C’est une évidence. C’est, en tout cas, ce qui m’a fait prendre conscience de situations d’inégalités flagrantes.

Que comptez-vous faire pour y remédier ?

La fiscalisation des pensions alimentaires des mamans solo est un scandale auquel je compte remédier. Rendez – vous compte : quand on est en couple, l’argent pour les dépenses des enfants n’est pas fiscalisé, mais quand on se sépare et que le coût de la vie augmente de 20 %, les pensions alimentaires sont défiscalisées pour le père, et la mère se retrouve à devoir payer des impôts sur cette même pension ! Ce qui peut lui faire perdre les APL, la prime d’activité… Je défiscaliserai ces pensions alimentaires. La TVA à 2,1 % sur les protections menstruelles ou sur les couches est aussi une évidence. Ce sont des produits de première nécessité, et, pourtant, c’est un gros budget. Évidemment, les hommes qui nous gouvernent ont laissé tous ces sujets sous les radars. Je suis la première à avoir installé des distributeurs de protections périodiques gratuites dans tous les lycées d’Île-de-France. Autre sujet d’importance : la précarité des femmes qui n’ont pas une carrière complète parce qu’elles ont arrêté de travailler pour s’occuper de leurs enfants. Ce n’est pas normal. Dans ma réforme des retraites, je ferai passer les pensions de réversion des femmes qui n’ont pas une carrière complète de 54 à 75 % de la retraite du conjoint.

Ces inégalités valent aussi en matière de santé, et depuis longtemps…

J’ai trois priorités. La santé mentale, le cancer des enfants et la santé des femmes seront les grandes causes de mon quinquennat. Les femmes ne se soignent pas assez, en particulier les mères seules avec enfants. Je voudrais organiser des consultations mère-enfant. Quand vous emmènerez votre enfant pour ses consultations obligatoires, on vous fera votre examen gynécologique ou un bilan de santé. Autre sujet : la détresse des règles est complètement taboue. Elle génère pourtant beaucoup de souffrances. Il y a l’endométriose, et plus généralement les règles très douloureuses. Aujourd’hui, quand vous avez un lumbago, vous allez voir le médecin et il vous arrête. Si vous y allez pour des règles douloureuses et vraiment handicapantes, ce n’est pas reconnu. Je veux que l’on puisse avoir deux jours de congé possibles sur avis médical. Autre sujet tabou parce que féminin : la ménopause. Aucune consultation de prévention en médecine du travail n’est proposée, alors que l’on sait bien que cela peut entraîner des troubles de santé, voire des dépressions. Je veux ouvrir la voie sur ce sujet, comme je l’ai fait sur la précarité menstruelle.

Le 28 janvier, la France comptait déjà huit féminicides. Comment en finir avec ces crimes ?

Nous allons mettre en place un parquet spécialisé pour prononcer des ordonnances de protection, idéalement dans les 48 heures et, au plus tard, dans le délai de six jours qui est dans la loi, mais qui n’est pas respecté. Ce parquet verra le jour dans chaque tribunal de grande instance. La loi sera votée dans les cent jours suivant mon élection. Le parquet traitera des violences faites aux femmes, mais aussi aux enfants, qu’il ne faut surtout pas oublier dans ces contextes de violences intrafamiliales.

Pourriez-vous entrer dans le droit français la notion de féminicide ?

Oui ! Le féminicide se définit en droit pénal : c’est tuer une femme parce qu’elle est une femme. Il faut refuser la loi du plus fort. Nombre de pays l’ont fait. En Amérique du Sud, par exemple. C’est le père de Cassandre Bouvier, violée et assassinée en Argentine, qui est venu me demander de porter ce combat.

Reviendriez-vous sur les délais de prescription en matière de délits et crimes sexuels ?

Tous les crimes ne peuvent pas être imprescriptibles, il faut une gradation. En matière d’inceste, je suis favorable à l’imprescriptibilité. La parole met tellement de temps à se libérer… Mais là encore, il faut être vigilant. Je suis immensément respectueuse du travail de la justice. Quand il y a une accusation, il faut toujours douter. Quand on libère la parole, il faut être solide sur la question de la présomption d’innocence. De fausses accusations, ça brise une vie.

À 20 ans, est-ce qu’on aurait pu vous rencontrer dans les rues, aux côtés des colleuses qui se mobilisent contre les violences faites aux femmes ?

Oui. On y trouve ma fille aujourd’hui.

Quelle mesure avez-vous en tête pour que les femmes se sentent davantage en sécurité dans l’espace public ?

En Île-de-France, j’ai mis 30 000 caméras dans le métro et les villes ! La vidéoprotection ne résout pas tout, mais elle est très importante. Quand on se sait filmé, on se contrôle davantage. J’ai fait évoluer le 3117 (numéro et application d’alerte SNCF et RATP) pour intégrer les violences sexistes et sexuelles. Il faut généraliser ces dispositifs dans tous les transports locaux.

Vous annoncez dans votre programme vouloir interdire le port du voile forcé. Comment prouver qu’il est forcé ?

Il est forcé quand on n’a pas le libre-arbitre pour décider. Je n’accepte pas que l’on voile les fillettes. Il faut instaurer une amende – dissuasive – pour les parents de toutes les filles de moins de 15 ans qui seraient voilées, dans la continuité de ce qui a été fait à l’école. C’est plus qu’un symbole, c’est une question d’émancipation des femmes. Je suis une femme de libertés, je suis donc contre l’emprise. Dans le couple, c’est pareil. Si une femme ne veut pas se voiler, il faut qu’elle sache que la société la soutiendra contre toutes les pressions.

Allongerez-vous le congé paternité obligatoire, et si oui, de quelle durée ?

J’ai toujours voulu un congé paternité obligatoire. Idéalement, dans un monde sans dettes ou déficit, il faudrait que les congés paternité et maternité soient alignés. Le problème, je le dis franchement, c’est que l’on n’a pas l’argent, aujourd’hui, pour le financer. La priorité dans mon projet sera de donner des congés aux parents pendant la durée d’hospitalisation d’un enfant. Je propose ainsi six mois de congé parental à prendre jusqu’aux 18 ans de l’enfant, en cas de problème de santé.

En 2014, vous avez voté en faveur de la réinscription de l’IVG comme droit fondamental. Que pensez-vous de l’allongement du délai à 14 semaines ?

C’est une fuite en avant qui détourne le regard du vrai problème : l’accès aux centres d’IVG, l’absence de gynécologues et de sages-femmes. L’accès à l’IVG doit être assuré sur tout le territoire. Il faut garantir le libre choix des femmes et protéger également les jeunes femmes enceintes que certaines familles – encore aujourd’hui – rejettent ! C’est ce que j’ai fait dans ma région. En matière de santé des femmes, je veux former davantage de gynécologues, mais aussi m’appuyer plus sur les sages-femmes, en les valorisant davantage : elles y sont prêtes.

En 2020, une famille sur quatre était monoparentale, dont une majorité de femmes, qui, à 45% vivaient sous le seuil de pauvreté. Quelle serait la première mesure que vous prendriez en leur faveur ?

Le premier problème pour les mères seules avec des enfants, c’est le logement. Je veux accorder un accès prioritaire au logement aux travailleurs de « première ligne » – aides-soignants, infirmiers, agents d’entretien… très majoritairement des femmes – dans la ville où ils travaillent.

Vous avez longtemps été hostile à la PMA sans motif médical. La soutenez-vous désormais ?

J’ai soutenu la loi dès lors que le gouvernement a accepté deux conditions : ouvrir l’accès aux origines de l’enfant à ses 18 ans et ne pas autoriser la GPA car je suis opposée à la marchandisation du corps de la femme.

Pour valoriser le pouvoir d’achat des femmes les plus précaires, vous proposez d’augmenter de 10 % les salaires nets jusqu’à 2,2 SMIC. Au-delà de la question financière, comment changer de regard sur ces femmes qui se sentent « invisibles » ?

Cela commence à l’école. Ainsi, dans les lycées de ma région, j’ai donné instruction aux proviseurs de présenter les personnels d’accueil et d’entretien aux élèves à la rentrée et d’expliquer leurs rôles. Par exemple, quand ils quittent la classe, ils doivent penser à eux et remonter leur chaise sur la table. Ça a l’air d’un détail et ça n’en est pas un, car beaucoup d’agents souffraient de mal de dos, à devoir remonter des centaines de chaises. Le respect s’apprend à l’école. Je demanderai aux chefs d’établissements de le faire, partout.

Votre fille, Émilie, est-elle woke, comme beaucoup de jeunes filles aujourd’hui ? Est-ce qu’elle essaie de vous déconstruire ?

Je ne parlerai pas de ma fille, je ne parlerai pas pour elle !

Considérez-vous que le féminisme de la jeune génération fait avancer la société ?

Les jeunes femmes ont une intransigeance vis-à-vis de situations que, plus jeunes, nous avons subies avec trop de fatalisme. Elles nous poussent à agir. Elles parlent de tout et ont une vision de l’égalité plus radicale que la nôtre.

À vos yeux, cette radicalité est-elle une bonne chose ?

Je ne veux pas déconstruire les hommes ! Sur la cause des femmes, il faut un « nous tous », hommes compris. Sinon, je crains un retour de bâton post-#MeToo. Je vois comment certains utilisent l’ultra-radicalité contre la cause des femmes. Si on va trop loin, on va relégitimer des comportements inacceptables. Ce que je veux, c’est mobiliser toute la société et pacifier le débat.

Si vous étiez élue, quel serait le rôle de votre mari ?

La réflexion est en cours. Jusqu’ici, nous avons mené nos vies professionnelles de manière totalement étanche. C’est sans doute une des clés de la réussite de notre couple. Jérôme est un industriel de l’environnement. Il a mené sa carrière dans des groupes mondiaux. Il est basé en France mais sa branche réalise 97 % de son chiffre d’affaires à l’étranger.

Habiteriez-vous ensemble à l’Élysée ?

Nous n’avons jamais vécu dans les ministères pour préserver l’équilibre de nos enfants. Là, pour des raisons de sécurité et de disponibilité, nous devrions habiter à l’Élysée. Alors oui, le rôle de mon mari reste à définir. Ce serait effectivement une situation radicalement inédite.

Vous portez très souvent une veste rouge. Pourquoi ?

Ça donne bonne mine ! Je me suis posé la question du changement de couleur de veste, mais je pense que c’est bien de montrer une forme de constance. Les imprimés à la télévision, vous savez, il faut oublier ! Le noir est toujours chic, mais un peu triste. Donc je choisis des couleurs franches : bleu, blanc et rouge ! Je porte des pantalons, car, contrairement aux bas, ils ne filent pas.

La veste, c’est obligatoire d’après vous ?

Oui ! La veste souligne qu’on a les épaules.

Si vous deviez ériger la statue d’une femme, laquelle serait-ce ?

Sœur Emmanuelle. Elle a tout donné.

>> Lire l’interview sur Elle.fr

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