Santé et solidaritéValérie Pécresse : « Je souhaite une revalorisation de la consultation à 30 euros »

4 février 2022
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Premier déplacement consacré à la santé à Oyonnax ce vendredi pour la candidate LR à la présidentielle. Dans un entretien exclusif avec « Le Quotidien du Médecin », elle porte un jugement sévère sur la gestion de la crise sanitaire par le gouvernement et sur l’état du système de soins.

Elle se prononce pour une revalorisation rapide des médecins libéraux, l’acte de base du généraliste passant à 30 euros. Elle détaille par ailleurs son dispositif « zéro désert de santé ». Enfin, sur le plan santé publique, elle n’exclut pas de faire du Covid long une ALD et annonce qu’elle poussera trois priorités de santé si elle arrive à l’Élysée : psychiatrie, santé des femmes et cancers des enfants.

Vous avez consulté les professionnels de la santé ces derniers jours. Quel est votre diagnostic ? Quel message principal souhaitez-vous adresser aux soignants, après deux ans de pandémie ?

Notre système de santé est à bout de souffle et il est tenu à bout de bras par des soignants épuisés. Il sort lessivé, non pas des deux mais des dix années qui viennent s’écouler, avec un appauvrissement sans précédent de l’hôpital. Avant la crise, des plans d’économies massifs ont été menés (10 milliards d’euros à partir de 2015) mais sans réorganisation de fond, tandis que des baisses de tarifs ont été imposées aux hôpitaux qui ont dégradé les conditions de travail et nui aux innovations.

Les dix dernières années ont été très dures également pour la médecine de ville, avec un recul de l’accès aux soins, une perte de 2 500 médecins généralistes en 5 ans et plus de cinq millions de Français aujourd’hui sans médecin traitant. À l’hôpital, 10 % des lits sont fermés faute de soignants.

Surtout, les femmes et les hommes de santé éprouvent un sentiment profond d’absence de considération et de perte de sens de leurs métiers. On a une crise de reconnaissance qui s’ajoute à la crise d’efficacité, de moyens et de souveraineté, comme on l’a vu pendant le Covid.

Le bilan santé de ce quinquennat est-il entièrement négatif à vos yeux ?

Depuis dix ans, cette politique suit le même cap de rabot budgétaire sans repenser les fondements du système. On a subi une gestion « comptable » de la santé depuis une décennie qui a mis notre système à genoux. N’oublions pas qu’Emmanuel Macron et Olivier Véran sont quand même aux manettes des lois Sécu depuis 10 ans ! Le résultat c’est que six Français sur dix déclarent avoir déjà annulé ou reporté des soins parce que c’est trop loin ou trop compliqué d’avoir un rendez-vous. On a 10 ans d’écart sur l’espérance de vie en bonne santé par rapport à la Suède ! Et la prévention a été totalement oubliée.

Mais sur la gestion de crise Covid, auriez-vous fait différemment ?

Oui. J’aurais tout décentralisé, c’est d’ailleurs un des fils rouges de mon projet. Faisons confiance aux territoires et donnons de l’autonomie aux soignants ! Lors de la première vague, pendant quelques semaines, c’est bien parce qu’on a laissé les soignants agir et qu’on les a débarrassés de toutes les contraintes absurdes que notre système a tenu. Nous devons libérer les énergies du terrain et encourager l’esprit d’initiative des soignants. Hélas, toute la stratégie vaccinale a été gérée du haut de l’Olympe, ce qui a cristallisé les antivax dans leur haine du pouvoir central. Si on avait confié la campagne vaccinale aux collectivités locales, on aurait pu chercher les tiers de confiance que sont les médecins de ville et les pharmaciens, ce qui aurait permis de faire mieux que cette gestion verticale.

Enfin, la crise Covid a révélé qu’il faut une deuxième étape de la démocratie en santé, 20 ans après la loi Kouchner. Dans cette crise, ni les patients ni les résidents n’ont été entendus et c’est avec eux aussi que je souhaite bâtir l’avenir du système de santé.

Vous voulez recruter 25 000 soignants hospitaliers supplémentaires… Est-ce réaliste ?

Notre système de santé, ce sont d’abord des hommes et des femmes. Je propose donc un vrai pacte de fidélisation et d’attractivité des métiers de santé avec une nouvelle alliance territoriale entre l’État et les collectivités locales qui permettra d’apporter des solutions concrètes en matière de logement, de transport, de crèche ou encore de sécurité. Au-delà des revalorisations salariales, il faut des solutions pour les personnels et c’est au plus près du terrain que nous les trouverons. La valorisation des conditions de travail est à mes yeux centrale. Cela sera la priorité de ma politique d’investissement avec le numérique en santé.

Je propose ensuite un « choc » de formation en doublant le nombre de soignants formés au cours du quinquennat. Cela veut dire par exemple près de 20 000 nouveaux médecins formés par an, d’ici la fin du quinquennat. Pour cela, nous donnerons aux universités les moyens nécessaires et nous utiliserons toutes les ressources de notre système de santé, en multipliant les stages dans les centres hospitaliers généraux comme dans les cliniques.

Il y a enfin la question des carrières des professionnels de santé. Tout est aujourd’hui cloisonné, bureaucratisé. Tout semble fait pour empêcher les individus de progresser et d’avancer. Les infirmiers doivent par exemple pouvoir devenir des IPA en moins de deux ans, après validation des acquis de l’expérience. Et les sages-femmes doivent prendre en charge plus globalement la santé des femmes.

Sur la gouvernance hospitalière, quelles sont vos propositions ?

Mon projet prévoit une nouvelle étape d’autonomie hospitalière, qui passe par des statuts rénovés permettant plus de souplesse et de confier de larges responsabilités et délégations de gestion notamment aux médecins chefs de service. Ils devront avoir les coudées franches, dans le cadre de contrats d’objectifs et de moyens et pouvoir décider de l’achat des matériels et des équipements mais aussi des recrutements. C’est au plus près du terrain qu’il faut pouvoir décider.

Dans ce cadre, je souhaite aussi permettre le rachat des RTT aujourd’hui stockés sur les CET des personnels afin de redonner du pouvoir d’achat aux soignants. Concernant le temps de travail à l’hôpital, arrêtons de tout décider depuis Paris ! Laissons les établissements définir librement les organisations les plus adaptées à leurs missions.

Que faites-vous de la tarification à l’activité ? Faut-il davantage de financements à la qualité dans les hôpitaux ?

Je conserve la T2A mais je l’enrichis avec un vrai financement à la qualité des soins, évaluée notamment par les patients eux-mêmes, avec des indicateurs de délais et de prise en charge. Il faut aussi valoriser la politique de prévention et de santé publique assurée par l’hôpital sur le territoire. Je procéderai par ailleurs à un audit sur les investissements hospitaliers avec l’objectif de prioriser les investissements capables d’améliorer rapidement les conditions de travail mais aussi de soutenir le virage numérique que je conduirai dans l’ensemble des secteurs de l’économie.

Et quel rôle réservez-vous aux agences régionales de santé ?

Dans le cadre de l’alliance de santé territoriale que je défends, je veux que, dans chaque région, sous la houlette de son président, on établisse des objectifs précis à six mois et à cinq ans. Cela concernera les formations, les investissements matériels, les objectifs de réduction des délais d’attente, la permanence des soins et l’accès aux soins des plus fragiles. C’est un changement de méthode considérable puisque ce sont les professionnels eux-mêmes, hospitaliers comme libéraux, publics comme privés, qui auront, sur chaque territoire, la mission de s’entendre pour définir les voies et moyens pour atteindre les objectifs fixés et ainsi mieux répondre à la demande de santé des Français. La région deviendra l’autorité stratégique, l’ARS son bras armé et les départements deviendront les champs opérationnels qui auront une mission globale sur tout le champ médico-social, mais aussi sur la médecine scolaire et la mission de prévention.

En revanche, je ne décentraliserai pas le pilotage financier de la Sécurité sociale. Je ne veux pas à ce stade d’objectifs régionaux de dépenses d’assurance-maladie car ils seront complexes à mettre en place et c’est tout de suite que je veux des résultats. Mais je souhaite une loi de programmation en santé sur cinq ans pour donner de la visibilité à tous les acteurs et notamment ceux de la recherche, de l’industrie et l’innovation.

Concernant les Ehpad, comment réagissez-vous aux récentes révélations sur les situations de maltraitance ?

J’ai été bouleversée comme tous les Français par ces révélations. En tant que femme politique, on est parfois alerté sur des cas individuels de maltraitance. Le livre montre qu’en réalité, il y a un dysfonctionnement systémique. Pour y répondre, il faut radicalement changer le modèle. Je souhaite un référentiel obligatoire auquel tout établissement, public ou privé, devra se soumettre qui englobera les fonctions de la vie quotidienne, la qualité de l’alimentation et des soins, l’état des chambres, le temps consacré à chaque résident, la liberté laissée aux visites… Cet indicateur de qualité, il faut qu’il soit rendu public et donne lieu à des contrôles. Les Ehpad qui ne les respecteront pas seront fermés. Et ceux qui mettent le profit avant leur mission et portent atteinte à la dignité humaine seront poursuivis. Comme on a fait la loi Kouchner pour l’hôpital, il faut une nouvelle loi pour que les résidents et leurs familles soient davantage associés au fonctionnement des Ehpad. Au-delà, je veux engager une vraie révolution sur le vieillissement en donnant la priorité au maintien à domicile avec doublement des crédits d’impôts pour les services à la personne et logements adaptés dans les centres ville.

En médecine de ville, vous semblez miser surtout sur les maisons de santé. Y a-t-il encore une place pour les médecins libéraux en solo ?

Il ne s’agit pas pour moi de privilégier tel ou tel modèle, mais de répondre à la demande des soignants qui veulent être déchargés de toute la bureaucratisation qu’on leur a, au fil des ans, imposée. C’est pour y répondre que j’ai soutenu dans ma région plusieurs maisons de santé car elles présentent l’avantage de favoriser le travail entre tous les professionnels. Il ne s’agit en revanche pas de faire obstacle au travail en solo, mais de pousser le travail en réseau.

À quelles mesures songez-vous pour combattre la désertification médicale ?

Je mettrai en place un plan « zéro désert de santé », ce qui veut dire moins de trajets et moins de délais. Avec des objectifs chiffrés. Il ne faut plus de consultation, prise en charge hospitalière ou service d’urgence à moins de 30 minutes de son domicile. Et je souhaite diviser par deux le temps moyen d’attente d’ici à la fin du quinquennat pour un rendez-vous chez un généraliste ou un spécialiste.

Comment faire en sorte qu’il y ait suffisamment de généralistes ? J’ai retenu la proposition de Philippe Juvin et je souhaite qu’on aligne l’internat de médecine générale sur celui des autres spécialités. Cette quatrième année devra être une année utile de formation et se traduira par la création d’un statut de Docteur junior en médecine générale qui permettra reconnaissance et autonomie aux jeunes médecins. Dans le même temps, un plan d’investissement pour les maîtres de stage sera mobilisé. Je rappelle d’ailleurs que c’est moi qui, ministre de l’Enseignement supérieur, ait créé la filière universitaire de médecine générale. L’objectif est de mettre en place une année de formation supplémentaire qui s’exercera dans les maisons de santé, dans la région de formation, mais en priorité dans les zones en tension, avec une sorte de compagnonnage. Cela concernerait 3 800 jeunes médecins, 38 par département, en moyenne.

La télémédecine et les délégations de tâches se développent. Comment vous situez-vous par rapport à ces deux tendances ?

La télémédecine pour moi ne peut pas remplacer l’humain. Elle est en revanche un outil supplémentaire, utile aux soignants comme aux patients dont l’essor doit être accompagné dans les territoires en lien étroit avec les professionnels de ville.

Les délégations de tâches doivent cesser d’être un tabou. Au regard de l’urgence à redresser la barre de notre système de santé, il y a de la place pour tout le monde et je souhaite que la validation des acquis de l’expérience permette d’enrichir les compétences de chaque métier. Il faut un système d’ascenseur social, ouvert, où chacun puisse progresser et exercer d’autres compétences.

Aujourd’hui la consultation de référence est à 25 euros. Faut-il la revaloriser rapidement ?

Quand il y a une trop forte différence entre les prix du quotidien et les tarifs des médecins, il y a forcément une perte de considération qui est ressentie par ces soignants. C’est une folie de considérer comme normal que la consultation soit à 25 euros. Je souhaite donc sa revalorisation à 30 euros, bien entendu sans impact pour le reste à charge des patients. J’engagerai pour cela une négociation conventionnelle qui prendra également en compte la revalorisation des visites à domicile. Dans le même temps, j’engagerai une revalorisation de la médecine spécialisée. Le tarif des actes techniques n’a pas bougé depuis près de 15 ans. Comment peut-on justifier qu’un chirurgien libéral soit rémunéré 170 euros pour une appendicite ? Je souhaite également rémunérer davantage les consultations réalisées en urgence, afin que l’accès aux soins progresse au plus vite.

De nombreux médecins sont victimes d’agressions. Faut-il alourdir les sanctions, équiper mieux les cabinets libéraux ?

Je souhaite, à l’instar de ce que j’ai fait dans ma région d’Île-de-France, que les professionnels de santé soient aidés dans l’acquisition d’équipements permettant la protection de leur cabinet. Je compte également inclure les médecins les pharmaciens et les infirmiers dans ces professions de service public envers lesquelles une agression sera considérée circonstance aggravante.

Que pensez-vous du débat autour de la « Grande Sécu », qui verrait une extension du champ de l’Assurance-maladie obligatoire au détriment des complémentaires ?

À ce stade, ce projet ne me paraît pas du tout abouti. Je suis contre l’étatisation et je n’imagine pas mettre à la charge de l’État des systèmes qui fonctionnent. Aujourd’hui, les mutuelles sont de grands acteurs de la prévention, ce que ne fait pas la Sécurité sociale ou peu. En revanche, elles sont sans doute trop chères, donc il faut que – comme dans ma région, avec la création d’une mutuelle régionale — on arrive à une modération de leurs prix.

Quel sort réserverez-vous à l’aide médicale d’État ?

Je la recentrerai sur une aide d’urgence, parce que la vérité c’est quand même qu’il y a beaucoup d’abus de droits et de tourisme médical.

Quelles priorités en matière de santé mettriez-vous en avant si vous arrivez au pouvoir ?

Il y a deux urgences immédiates auxquelles il faudra s’attaquer dès le printemps : un plan de rattrapage des soins déprogrammés à cause du Covid ; et l’accélération des travaux de recherche sur le Covid long, avec une éventuelle reconnaissance en affection de longue durée. Il faut que la question soit tranchée très vite, car on a énormément de personnes en grande détresse.

Dès mon élection, je lancerai trois grandes causes qui structureront ma politique. La première, la santé mentale, tient particulièrement à cœur à la petite fille de pédiatre et de psychiatre que je suis. Les dépressions ont très largement augmenté, la santé mentale des enfants est un impensé aujourd’hui, celle des adolescents doit être mise au cœur des politiques publiques. Priorité à la destigmatisation et à la recherche sur ces questions, avec la création d’un Institut national de la santé mentale sur le modèle de l’INCa pour le cancer, afin de doter notre pays de priorités de recherche, de mieux organiser ce secteur et de déboucher sur des progrès thérapeutiques. Il faut aussi une formation accrue des généralistes pour les aider à mieux repérer et prendre en charge la santé mentale et mettre l’accent sur l’inclusion, car aujourd’hui malades et familles sont trop souvent livrés à eux-mêmes.

Deuxième grande cause : la santé des femmes. Je souhaite porter un nouveau regard sur la santé des femmes et aller plus loin sur l’endométriose en la reconnaissant pleinement comme une ALD. Je proposerai également que les règles très douloureuses puissent faire l’objet de congés sur avis médical. Beaucoup de mères n’ont pas le temps de s’occuper d’elles-mêmes au niveau de la prévention. Je veux donc créer des consultations mères-enfants et qu’à l’occasion des visites et soins pour les enfants, les femmes puissent elles aussi bénéficier de consultations et de prévention. Enfin, j’appliquerai aux protections périodiques une limitation de la TVA à 2,1 %…

Ma troisième grande cause portera sur les cancers pédiatriques. Si la recherche a énormément progressé sur les cancers de l’adulte, aucun progrès majeur sur les cancers de l’enfant n’est enregistré depuis 15 ans. J’engagerai donc un effort de recherche sans précédent qui associera industriels et équipes de recherche publiques et privées afin de déboucher rapidement sur des progrès thérapeutiques. Dans le même temps, je souhaite créer, par solidarité nationale, un congé permettant aux parents d’être présents aux côtés de leur enfant pendant toute la durée d’hospitalisation et de conserver leur salaire.

>> Lire l’interview sur LeQuotidienDuMedecin.fr

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