Santé et solidaritéEric Ciotti : « Notre pays était mal préparé pour faire face à une telle crise »

3 décembre 2020
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Eric Ciotti, député des Alpes-Maritimes, rapporteur général de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur la gestion de la crise sanitaire, dévoile les points forts du rapport et formule des propositions pour combler les nombreuses failles constatées.

Quelle conclusion générale retenez-vous après six mois de travaux parlementaires et 56 auditions ?

La France, avec plus de 52.000 morts, est le quatrième pays le plus touché par l’épidémie en Europe. La moyenne des décès pour 1 million d’habitants est de 532 en Europe, le bilan de la France est de 727 alors qu’il est réduit à 170 en Allemagne. Très clairement notre bilan n’est pas bon. Notre pays était mal préparé pour faire face à une crise sanitaire d’une telle ampleur et cette mauvaise préparation n’était pas récente. Nous avions beaucoup trop baissé la garde. Notre commission n’avait pas vocation à être ni un tribunal populaire, ni un tribunal judiciaire. Nous proposons un état des lieux objectif qui établit plus de faiblesses que de forces et classe notre pays parmi les mauvais élèves internationaux mais personnellement, j’ai également souhaité formuler des propositions pour réarmer notre pays face à une crise majeure. Car si par malheur nous devions être à nouveau frappés, nous devrons être mieux préparés, plus efficaces et plus coordonnés.

Que s’est-il passé avec les masques ?

Très clairement, il y a eu une défaillance dans la fourniture de masques au début de la crise. Cela est sans doute l’un des aspects les plus visibles des difficultés, voire des erreurs de gestion de cette épidémie. Au cours des auditions, nous avons mesuré combien la France, en matière de gestion des stocks stratégiques, n’a pas su prendre les bonnes décisions dès les années 2013. Au début de la crise, notre pays ne disposait plus que de 97 millions de masques chirurgicaux alors qu’il en comptait 933 millions en 2011. Quant aux masques FFP2, nous en avions 483 millions en 2012 mais plus aucun à partir de 2017. De ce fait, durant le premier trimestre 2020, au pic de la crise, nous nous sommes trouvés totalement démunis.

Cette pénurie était-elle une faille isolée ?

Malheureusement, nous avons également mesuré à quel point l’ensemble des stocks stratégiques s’était affaibli considérablement. Je pense en particulier aux médicaments antiviraux. Nous en avions plus de 300 millions en 2015 et plus que 50 millions au début de l’année 2020. Le nombre d’antibiotiques a aussi dangereusement diminué, passant de 86 millions à un peu moins de 13 millions. Enfin, le nombre d’antidotes a chuté de 500 millions entre 2015 à 2019. Notre pays n’a pas accordé à la préparation d’une crise majeure la vision prospective nécessaire. On décide trop souvent lorsque la crise arrive ou s’est déjà produite. Le temps long ne fait plus partie des priorités politiques. C’est sans doute l’une des leçons majeures dont il faudra tirer toutes les conséquences. Dans une forme de mondialisation débridée, nous avons abandonné des secteurs entiers. Cela pose la question de la relocalisation et d’un pilotage sur le long terme. On a vu aussi à quel point nous étions démunis d’équipements vitaux, comme les respirateurs qui arment les lits de réanimation. C’est pour cela que je propose que l’on définisse des produits et des équipements d’intérêts vitaux comme cela existe déjà pour les organismes d’intérêts vitaux. Il faudrait également recréer l’EPRUS, l’établissement de préparation et de réponse aux urgences sanitaires. Il fut absorbé par Santé Publique France et cela nous priva de sa réactivité et de son efficacité. Surtout, je propose la création d’un ministère délégué auprès du premier ministre en charge de l’anticipation, de la préparation aux crises et de la relocalisation de la production de ces produits vitaux. Ce ministère pourrait bénéficier du concours de secrétariat général à la défense et à la sécurité nationale, de la direction générale de la sécurité civile et de l’Eprus.

Le retard pris sur les tests fut le deuxième symbole de cette crise. Que retenez-vous des auditions ?

En mars, au début de la crise, quand l’épidémie peut encore être endiguée, nous testons très faiblement par rapport à l’Allemagne où sont réalisés 250 000 de tests contre 13000 chez nous, soit 20 fois plus. Lors du premier confinement, on dénombre 2,9 millions de tests outre-Rhin contre 514 000 en France. Au-delà des chiffres, nous avons pointé les lenteurs administratives et le poids de la bureaucratie. Les représentants des laboratoires privés nous ont dit que ces blocages nous ont fait perdre un mois alors que l’Institut Pasteur a été l’un des premiers au monde à élaborer ces tests. La mise à l’écart des laboratoires privés et des laboratoires vétérinaires départementaux au début de la crise fut une grande erreur. De même lors de la deuxième vague, alors que nous avions un nombre de tests très importants, le délai rendez-vous et de résultat a rendu ces tests totalement inopérants et mis en échec la stratégie tester-tracer-isoler qui reste la marque des pays ayant les mieux réussi face à la crise.

Quels éclaircissements pouvez-vous apporter sur la tragédie des EHPAD ?

Comme les services d’aide à domicile, les EHPAD constituent les grands oubliés du début de cette crise. Il a même fallu attendre de façon tardive l’annonce des morts dans ces établissements. Ils n’ont été comptabilisés qu’à partir du 2 avril. Manifestement, ils n’ont pas bénéficié des éléments de protection en nombre suffisant au début de la crise. Mais fait plus grave, comme nous l’avons souligné dans notre rapport, les patients âgés de ces structures ont eu un accès plus difficile à l’hôpital. 16 000 personnes y sont mortes et 5000 provenant des EHPAD sont décédées à l’hôpital. Selon la DGOS (Direction générale de l’offre de soins), on observe une baisse de la part des personnes âgées de plus de 75 ans en réanimation durant la période la plus critique de la crise. Les chiffres sont passés de 24% au début du mois de mars à seulement 14 % lors de la semaine du 30 mars au 5 avril, et seulement 6% en Ile-de-France, alors même que les personnes âgées sont davantage susceptibles de développer des formes graves de la maladie. Dans les EHPAD, nous avons constaté un retard dans l’accompagnement, un manque important de matériel de protection et les tests ont été très limités, déclenchés uniquement à partir de deux cas suspects. Et les personnels n’ont eu un accès prioritaire aux tests qu’à partir du 9 avril. Tout cela nous a fait perdre un temps précieux. Cette crise remet en cause profondément le système des EHPAD, insuffisamment médicalisés. On a considéré qu’ils étaient des établissements médicaux mais ce n’est pas le cas car ils ne disposent en aucun cas des moyens de l’hôpital.

Pouvez-vous expliquer pourquoi cette crise sanitaire s’illustre aussi par une fracture au sein du corps médical ?

Au cours de ces auditions, j’ai été choqué par la virulence des combats qui ont traversé le monde scientifique. En politique, on a l’habitude des conflits et des oppositions mais je m’y attendais moins dans le monde médical. Ces conflits ont fait perdre de la confiance dans la parole publique et scientifique pour nos concitoyens qui continuent à douter de la gravité de cette crise.

Comment avez-vous analysé la guerre médiatique sur les traitements, notamment autour de la chloroquine ?

Notre commission n’a pas la compétence pour trancher la question de la pertinence des traitements médicaux. Ce qui est certain, c’est que la prise en charge de la deuxième vague et les taux de survie des patients, notamment en réanimation, sont plus élevés et donc, les traitements se sont améliorés. Pour ma part, je considère que la politisation d’un traitement médical n’a pas sa place dans une crise pareille. La forme et la tonalité qu’a revêtue ce conflit ont été inopportunes et inutiles de part et d’autre. Il faudra plus de recul et moins de passion pour faire la lumière sur la Chloroquine, ce qui n’était pas notre mission. Mais pour évoquer le professeur Raoult, il est incontestable que son IHU a été très performant et très rapide en matière de tests. D’ailleurs, je propose que ce modèle soit généralisé dans chaque région.

Que pouvez-vous dire concernant l’accès à l’hôpital ?

Cette crise est marquée par un hospitalocentrisme. Tout a été concentré sur l’hôpital public avec une mise à l’écart totale de la médecine de ville et un recours très limité à l’hôpital privé. Cela a généré une embolie du système hospitalier public, qui était déjà structurellement affaibli depuis de nombreuses années. On nous dit : « l’hôpital a tenu ». Il a tenu parce qu’il a su s’adapter et compter sur la mobilisation extraordinaire du personnel soignant. Mais la vérité me conduit à dire qu’il a tenu aussi au prix de deux dispositions aux conséquences très négatives. La première est la déprogrammation de tous les actes médicaux hors Covid. Nous en mesurerons les conséquences à long terme mais nous avons reçu des alertes très fortes en commission. La fédération Unicancer estime une projection de 5000 à 10000 morts du fait des retards de dépistage ou de traitement des cancers. Il est estimé que trois mois de retard équivalent à une réduction des chances de guérison de 5 à 10% sur le long terme. Le report des activités médicales non indispensable fait craindre une aggravation de certaines pathologies, sachant que les urgences en sortant du premier confinement, ont été confrontées à un afflux de malades cardio-vasculaires. La deuxième disposition est le moindre accès des personnes âgées à l’hôpital. Une forme de régulation qui n’a pas dit son nom a été pratiquée au détriment de nos aînés.

Dans la perspective des campagnes de vaccination, comment voyez-vous les choses ?

Les Français retiendront que la première vague fut celle de l’échec des masques, puis la seconde fut celle de l’échec des tests. Je souhaite que nous évitions la troisième vague par la réussite du vaccin. À ce stade, je reste assez inquiet sur notre niveau de préparation. Il n’y a pas d’éléments concrets d’une stratégie claire de la part du gouvernement. J’espère que nous serons en capacité d’être au même niveau que l’Allemagne en la matière. Les erreurs constatées dans la gestion de cette crise introduisent des interrogations chez nos concitoyens alors que l’on a besoin d’une confiance totale, plus encore dans le domaine de la vaccination. Pour ma part, je fais confiance aux vaccins.

Quel regard portez-vous sur l’action de l’exécutif ?

Les interventions d’Emmanuel Macron ont été régulières mais pour mener cette « guerre », notre pays a manqué, me semble-t-il, d’un commandant en chef. Ce qui pose question, c’est la multiplication des instances de décision. La cellule interministérielle a été activée très tardivement et le pilotage a été géré par le ministère de la Santé plutôt que par le ministère de l’Intérieur qui, par nature, devait être le ministère de la crise. Aussi, il y a eu beaucoup de confusion au plan local avec un rôle des Agences régionales de santé, très inégale selon les régions. Parfois, ces ARS étaient même en conflit avec les préfets. Cette forme de bureaucratie a retardé les décisions. C’est pourquoi je propose la disparition des ARS au profit de directions départementales de la santé placées sous l’autorité des préfets. Je note aussi que des considérations idéologiques ont pesé sur le maintien d’une ouverture totale des frontières. Ce qui apparaît comme irresponsable et assez éloigné du choix fait par d’autres pays qui les ont fermées en provenance des zones à risques.

Quelle fut votre plus grande surprise durant ces travaux ?

Nous avions regardé l’Italie avec une forme de mépris mais au final, notre bilan est comparable, voire plus lourd à bien des égards. La France a perdu un peu de son statut. Croyant disposer du meilleur système hospitalier du monde, elle vivait sur une chimère car ce système était en réalité fragilisé par une bureaucratie tentaculaire très forte. Alors que nous consacrons des moyens considérables à la santé, nous découvrons que ces moyens ont été dilués dans cette bureaucratie. C’est aussi pour cela que la gouvernance des hôpitaux devrait revenir, de manière préférentielle, à des médecins.

Une enquête judiciaire a été ouverte par la Cour de justice de la République contre Edouard Philippe et plusieurs de ses ministres. Qu’en attendez-vous ?

Nous n’avons pas de commentaires à faire sur ce sujet mais dans le rapport de la commission d’enquête parlementaire j’exprime personnellement mes doutes quant à la conduite de procédures au cœur de la crise. Je m’interroge aussi sur la judiciarisation de plus en plus forte de l’action publique. Edouard Philippe nous a dit, devant la commission, qu’il y voyait un frein à la prise de décision. Un jour, il faudra certainement mener une réflexion pour éviter cet écueil.

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