Fiscalité et dépense publiqueEric Woerth : « Une France sans projets est une France dangereuse »

12 novembre 2020
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Pour le président LR de la commission des finances à l’Assemblée, la France entre en « terres inconnues » car elle se rapproche du « triptyque infernal » de la récession, de la dette et du chômage.

L’architecture et le calendrier du plan de relance peuvent-ils répondre aux crises auxquelles la France est confrontée ?

86 milliards d’euros seront dépensés d’ici la fin du mois de décembre et près de 22 milliards en 2021 dans le cadre de la relance. Ce plan est évidemment nécessaire mais au moment où nous abordons la deuxième vague de l’épidémie, il est un peu daté puisque nous avons replongé lourdement dans la crise. Nous avons d’abord besoin de crédits d’urgence. Il n’y aura pas de relance économique si l’urgence n’est pas réussie, pas de rebond possible si la survie n’est pas assurée. La question centrale est de savoir comment l’économie française va pouvoir survivre à une série inquiétante de montagnes russes où s’enchaînent périodes de récession et de sursaut. L’amplitude de dénivelés positifs et négatifs est absolument considérable et l’on voit bien aujourd’hui que l’effort doit être concentré sur les dépenses d’urgence et de soutien.

Quel est l’impact du deuxième confinement sur notre économie ?

Un peu moins fort que lors du premier confinement. En avril, nous avions perdu plus de 30% de PIB et nous serons autour de -12% en novembre, ce qui reste considérable. Mais cette deuxième vague c’est aussi une période de « vague à l’âme », elle provoque une forme de désespérance dans le pays qu’il faut absolument combattre. Ce climat d’imprévisibilité crée des réflexes d’autoprotection. Comme une deuxième lame, elle a coupé l’élan de ceux qui commençaient à repartir. Nous allons en terres inconnues vers un triptyque infernal avec 11% de récession, 11% de déficit et 11% de chômage. La France est solide et évidemment elle rebondira. Tout dépend comment, avec qui et dans quels délais.

Les mesures gouvernementales ne sont-elles pas suffisantes ?

Indéniablement, les efforts sont importants. Mais l’État doit donner de véritables perspectives et clarifier sa position sur un certain nombre de sujets. Premièrement, le crédit d’impôt de 30% accordé aux bailleurs qui renoncent à un mois de loyer est insuffisant et surtout, laisse les commerçants seuls face au bon vouloir de leur bailleur. Pour rendre cette mesure plus simple et plus efficace, il faut la compléter par la création d’un fonds d’intervention pour les loyers qui permettrait de verser une aide directe aux commerçants.

Faut-il renforcer ou non les aides aux plus démunis, sachant que la précarité augmente dans notre pays ?

La question peut se poser en particulier pour les jeunes en situation vulnérable comme pour tous les travailleurs intermittents. Le gouvernement a mis en place de nombreuses mesures permettant de maintenir le pouvoir d’achat et les filets de sécurité sociaux jouent à plein. Il existe un maquis d’aides comme les 26 mesures prévues pour les jeunes dans le plan de relance qui manquent réellement de lisibilité. Enfin, la réponse du gouvernement est insuffisante face à l’explosion de l’endettement des entreprises. Nombre d’entre elles sont sorties du premier confinement avec un niveau de dette insoutenable et se retrouvent aujourd’hui avec des marges réduites ou anéanties. C’est pourquoi nous proposons de transformer une partie de cet endettement en quasi-fonds propres.

Les collectivités locales ont un rôle crucial à jouer dans la relance. Mais en ont-elles les moyens ?

Il ne suffit pas de le dire seulement sur des estrades. Dans la vraie vie, le gouvernement a bien du mal à les associer alors qu’elles ont besoin de liberté d’action. Puisque les régions sont responsables de l’économie, travaillons avec elles ! Quant aux villes, il a fallu s’y prendre à deux fois avec deux projets de loi de finance rectificative pour leur accorder la liberté d’exonérer en partie les entreprises d’impôts fonciers. La relance du bâtiment passera par les collectivités, le gouvernement devrait donc faciliter l’obtention des permis de construire et assouplir les conditions de marchés publics. Enfin, il faut utiliser cette période pour initier un grand mouvement de décentralisation et rapprocher le citoyen de la décision.

Le gouvernement a-t-il trop tardé dans le soutien aux entreprises ?

À cause d’un terrain sanitaire totalement inconnu, la France n’est pas le seul pays à être plutôt en réaction qu’en anticipation. Comme sur le terrain sanitaire, nous avons souvent un train de retard sur les mesures de soutien à l’économie. Celles qui ont été décidées sont bonnes mais ne sont pas suffisamment opérationnelles. Le gouvernement devrait hiérarchiser les choses entre urgence et relance. Nous sommes entrés dans un cycle extrêmement dangereux et stérile car nous perdons de la richesse, de la croissance et de la productivité tout en augmentant la pauvreté, la dette et l’épargne de précaution. Or, le rebond consiste à retrouver une croissance suffisamment forte pour éponger nos dettes. En 2025, le niveau de notre dette sera encore équivalent à celui d’aujourd’hui ! Et il faut noter qu’en 2020, les recettes fiscales de l’État sont au même niveau que le déficit. Cela veut dire que la dette finance l’État autant que les recettes fiscales. Cette situation n’a jamais existé ! Elle nous met en risque absolu face aux marchés financiers.

L’état des finances publiques peut-il expliquer un retard du plan de relance à l’allumage ?

Nous n’avons pas la même idée du temps qui passe. Dès début mai, nous avions proposé de lancer ce plan à la sortie du premier confinement pour envoyer des signaux positifs aux Français. Notre pays n’a plus de projets. Son seul horizon est de sortir des crises terroriste et sanitaire. C’est une priorité absolue mais cela ne peut pas servir de projet. Pour relancer, c’est-à-dire retrouver de la croissance, nous ne pouvons pas jeter totalement aux orties les réformes structurelles qui n’ont pas été faites. Nous devons avoir une réflexion sur nos modèles (social, retraites, écologie, production, etc.) et nous demander si nous voulons un monde et une France plus soutenables écologiquement, financièrement et socialement. Le plan de relance pouvait servir à tracer des perspectives. Une France sans projets est une France dangereuse. Elle a abordé cette crise dans une situation de faiblesse relative par rapport à de nombreux autres pays. Le risque pour l’Europe aujourd’hui est de décrocher par rapport aux États-Unis, qui pourraient repartir plus vite sous l’effet Biden. Mais il y a aussi un risque de décrochage infra-européen entre les pays du nord et les pays du sud, dont nous faisons partie, et qui sont plombés par le boulet d’une dette qu’il faudra rembourser. Elle atteint 120 points de PIB alors qu’elle ne représentait que 20 points de PIB dans les années 80. Si jamais les taux d’intérêt venaient à remonter, notre niveau d’endettement serait vite insoutenable.

L’évolution de la situation politique américaine est-elle un signe plutôt positif ou négatif pour les pays européens ?

Le monde de fous dans lequel nous vivons (dette, terrorisme, protectionnisme…) est aussi un monde de flou, incertain et en manque total de repères. Au moins, l’élection de Biden est un signe d’espoir. Que la première puissance mondiale retrouve un peu de raison, notamment dans ses relations commerciales, tant mieux. Le retour d’une forme de bienveillance entre l’Amérique, la France et l’Europe serait une sacrée bonne nouvelle. Pour rebondir, il faut toujours un peu d’air dans le ballon !

>> Lire l’interview sur LeFigaro.fr

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