Travail et emploiAurélien Pradié : « Nous devons réinterroger courageusement notre modèle économique »

11 juin 2020
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Jugeant que « le modèle économique que nous connaissons a failli », le député du Lot, secrétaire général des Républicains, appelle, dans une interview aux « Echos », à renouer avec les « utopies ». Il propose un dispositif d’« incitation à la dépense alimentaire », souhaite que les salariés soient « associés aux décisions stratégiques » des entreprises et veut « repenser totalement » la fiscalité pour « redonner du sens à l’impôt ».

Peut-on reprocher à l’exécutif de vouloir poursuivre le déconfinement avec « prudence », malgré les appels du patronat à accélérer ?

Je n’appelle ni à accélérer ni à ralentir le déconfinement . On ne me trouvera pas sur le terrain des polémiques sur un sujet comme celui-ci, tant cet équilibre entre le sanitaire et l’économie est dur à trouver. Le problème est ailleurs. Il est qu’Emmanuel Macron n’a pas été jusque-là à la hauteur. L’insincérité est devenue un poison pour lui. Les Français sont capables d’accepter beaucoup d’erreurs de leurs responsables politiques mais, dans l’histoire, ils n’ont jamais pardonné le mensonge. Or on ne peut pas reconstruire un pays lorsqu’on est l’illustration du mensonge et de l’insincérité…

Presque la moitié des électeurs de la droite en 2017 lui font encore confiance, selon le baromètre Elabe…

Je ne suis pas en train de fanfaronner en disant que parce qu’Emmanuel Macron est en train d’échouer, la droite, par un effet de vases communicants qui n’existe plus, en sortirait grandie. La droite a un défi considérable devant elle : il faudra qu’elle soit en mesure d’incarner une alternative. C’est un moment historique pour nous, celui où les Français vont à nouveau nous regarder. Soyons à la hauteur.

Les Républicains a présenté un plan de relance équivalent à 10 % du PIB qui insiste sur la commande publique et la préférence locale. La droite est-elle toujours libérale ?

Moi, je suis profondément libéral parce que je suis profondément attaché à la liberté. C’est notamment pour cela que je suis féroce contre l’application StopCovid . Mais ce terme, « libéral », a perdu son sens. Notre époque est incroyablement éloignée de celle où le libéralisme était une période de conquêtes des libertés, économiques, sociales, de l’émancipation de l’homme. Aujourd’hui on parle de libéralisme pour le confondre avec la mondialisation déracinée, le « libre-échange » qui aliène les individus… bien loin des libertés. C’est pour cela que je suis persuadé que nous ne pourrons pas sortir de cette crise sans réinterroger courageusement notre modèle économique.

Quitte à passer pour un fou ou un utopique, j’affirme que le modèle économique que nous connaissons aujourd’hui a failli : il nous a conduit à une ultradépendance vis-à-vis de la Chine sur les masques ou les médicaments, une ultradépendance alimentaire vis-à-vis de nombreux pays étrangers et à une économie qui, à bien des égards, est devenue fictive – je pense aux places boursières. Si la droite n’a pas le courage d’interroger les errements de la mondialisation, ce sont les extrémistes qui le feront, d’extrême droite ou d’extrême gauche.

Quel modèle proposez-vous pour demain ?

Pour réinterroger le modèle économique, il faut d’abord réinterroger notre modèle de consommation. Avec le confinement, une habitude s’est installée d’achats alimentaires de produits de première nécessité et moins transformés. Les Français en sont revenus du modèle consumérisme permanent et la consommation de demain ne sera pas celle d’hier. Cette transformation, la droite doit l’accompagner.

Moi, je pense que la reconstruction de notre modèle doit se baser sur une recherche de sens et une quête des utopies. Est-on plus épanoui lorsque l’on multiplie les achats superficiels et que l’on change son portable tous les deux mois ? Se repositionner sur ce qui a du sens est une nécessité absolue. Et c’est une valeur de droite. Réfléchir à des plans de relance par la consommation comme on les imaginait il y a dix ans est une erreur. Dans l’automobile, les stocks existants vont mettre plusieurs mois à être écoulés et toutes les incitations n’auront un effet que très relatif. Il faut changer de logiciel. Sinon on va lancer de l’argent à fonds perdus et à contre-courant de ce que les Français aspirent à faire et à être.

Concrètement, que préconisez-vous ?

L’alimentation est un vecteur stratégique de notre transformation. Nous devons pouvoir proposer aux Français un dispositif d’incitation à la dépense alimentaire. Je fais une proposition qui n’engage que moi. Nous avons dans notre pays une allocation quasi universelle pour les familles : les allocations familiales. Elles sont libres d’usage et doivent le rester. Mais si une famille acceptait de consacrer 10 % de cette allocation à de la dépense alimentaire, et que cette dépense soit ciblée sur de l’agriculture nationale, l’Etat pourrait bonifier ces 10 %. On pourrait choisir d’avoir 100 % de son allocation familiale ou 90 % d’allocation plus 20 % reversés par l’Etat sous la forme de chèque alimentaire. Cela permettrait de réinjecter dans le marché alimentaire national entre 1 et 1,5 milliard par an. Une incitation pour accompagner la transformation de la société. Au bénéfice des familles et de notre consommé national.

L’autre grand levier pourrait être la participation. Je crois en une véritable révolution sur le sujet.

C’est-à-dire ?

Demain, il faut que l’ensemble des salariés et des fonctionnaires de notre pays bénéficient de la participation ou de l’intéressement. LR a fait des propositions pour que 100 % des salariés du pays en bénéficient, via un choc de défiscalisation intégral. Le secteur public doit en bénéficier, tout comme l’économie nouvelle. Je pense qu’au moment de la cession de la start-up, il doit y avoir une participation étendue à l’ensemble des salariés. Mais à mon sens, la participation doit aussi être un élément structurant d’un nouveau pacte social. Il faut que demain, les salariés soient associés aux décisions stratégiques des entreprises. Parce que la participation, c’est le début de la responsabilité. Mais attention, je dis bien les salariés, pas les syndicats, qui sont dépassés.

Un « choc » de participation et de nouveaux modes de consommation suffiront-ils à la droite pour faire à nouveau rêver ?

C’est le début de chemin. Et ce ne sont pas des petits défis. Ce sont des questions que ni la droite ni vraiment la gauche ne se posaient plus. Or c’est cet abandon des utopies qui a conduit à une perte assez généralisée de la droite comme de la gauche. Nous en revenons au coeur de la politique : changer la vie.

Les plus aisés doivent-ils contribuer à la facture de la crise ?

Oui. La terre de gauche sur laquelle je suis élu a toujours eu, depuis Gambetta, un goût très prononcé pour la justice et moi, je crois en un modèle juste. La justice est une valeur cardinale pour la droite. Mais la réponse ne peut pas être le rétablissement de l’ISF , fiscalité bête et inopérante. C’est en réalité le moment de repenser totalement l’architecture de notre fiscalité pour redonner du sens à l’impôt. Le chantier est énorme mais il est incontournable. Depuis les « gilets jaunes », toutes les crises que nous connaissons sont des appels à plus de justice. On ne peut pas y rester sourd.

>> Lire l’interview sur LesEchos.fr

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