Santé et solidaritéDamien Abad : « Nous voulons tirer les leçons de cette crise »

3 juin 2020
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Damien Abad est député de l’Ain et président du groupe Les Républicains de l’Assemblée nationale. Futur vice-président de la commission d’enquête sur le Covid-19 qui doit être mise en place mercredi 3 juin, il livre sa réflexion sur cette mission.

Pourquoi avoir demandé que la mission d’information se transforme en commission d’enquête ?

Nous avons réclamé cette commission afin de pointer un certain nombre de responsabilités, mais aussi de défaillances de l’appareil d’Etat sur nombre de sujets comme évidemment les masques, mais aussi les EHPAD [établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes], la stratégie de dépistage ou encore la gestion des hôpitaux. L’autre raison est plus large, nous souhaitons poser le principe du « plus jamais ça ». Il s’agit de comprendre, au-delà des responsabilités des uns et des autres, les mécanismes qui ont fait que la France s’est retrouvée à terre. Manque de masques, de respirateurs, de tests… Nous voulons tirer toutes les leçons de cette crise et ne plus être désarmés à l’avenir.

Quels sont les objectifs de la commission ? Dans quelle direction souhaitez-vous aller ?

Il ne s’agit pas de se mouvoir en procureur général. Ni de faire de la commission d’enquête un tribunal populaire dans lequel on engagerait la responsabilité judiciaire de tel ou tel ministre. Nous souhaitons analyser la chaîne de responsabilités (politique de chacun), les mécanismes de décisions politiques et administratifs qui ont conduit à une telle impréparation sanitaire. Nous n’allons pas nous cantonner aux seuls rôles des ministres, mais aller voir du côté de la direction générale de la santé, évaluer le rôle de Santé publique France ou encore celui de la doctrine administrative. Il nous faudra une vision exhaustive et large.

Envisagez-vous de remonter dans le temps afin de trouver les bonnes personnes à auditionner ?

La question des stocks stratégiques, par exemple, nécessite qu’on puisse auditionner un certain nombre de ministres du quinquennat de François Hollande. Entendre Marisol Touraine [ex-ministre des affaires sociales et de la santé] et son directeur général de l’époque me semble indispensable. Il nous faut une antériorité et un recul pour comprendre comment on en est arrivé là sur les stocks de masques notamment. Il faudra aussi bien sûr entendre les ministres du gouvernement actuel, notamment pour faire la lumière sur leurs déclarations intempestives, leurs injonctions contradictoires ou encore leur défaut d’anticipation face à une telle pandémie.

Et le gouvernement de Nicolas Sarkozy ?

On ne s’interdit rien. Xavier Bertrand [ex-ministre de la santé] a dit lui-même qu’il était prêt à répondre à toute sollicitation. L’objectif est d’avoir la vision la plus exhaustive possible. Sachant tout de même que le changement de doctrine concernant les stocks date de 2013.

Outre les ministres, vous dites qu’il faut aussi auditionner les hauts fonctionnaires. Pensez-vous à une responsabilité particulière de Jérôme Salomon déjà présent sous le précédent quinquennat ?

Personne ne peut s’exonérer de ses responsabilités. Il faut entendre des directeurs de la santé, c’est vrai, mais aussi des directeurs adjoints afin de comprendre les failles administratives qui ont mené à cette imprudence caractérisée, notamment sur la question des stocks de masques. Au-delà de ça, je souhaiterais qu’on se rende aussi sur place. Une ou deux missions de terrain dans des hôpitaux, par exemple dans l’Est ou en Ile-de-France, là où on a été le plus touchés. Aller voir des médecins, des infirmiers pour comprendre les dysfonctionnements grâce au point de vue de ceux qui les ont directement vécus. Il ne faut pas se contenter d’auditions d’officiels.

Allez-vous vous intéresser au suivi des promesses du gouvernement sur l’hôpital et son avenir ?

Nous devons avoir une vision prospective. Analyser le passé pour pouvoir mieux construire l’avenir. Regarder quelles sont les améliorations à apporter. Les primes, les salaires, l’organisation territoriale avec la place des ARS [agences régionales de santé]. Nous devons aussi regarder du côté de la médecine de ville qui doit être centrale dans la gestion de ce genre de crise. Au début de la pandémie, tout le monde a été renvoyé vers le SAMU, on a saturé le 15 et on a créé un climat d’anxiété et de panique qui a fait que les gens ne se sont plus rendus à l’hôpital, au péril de leur santé. Alors que si on avait fondé le système sur le médecin généraliste, afin qu’il prescrive test puis passage à l’hôpital, on aurait peut-être eu moins d’inquiétude.

Certains s’interrogent sur la durée et le coût du confinement ? Sommes-nous allés trop loin ?

C’est toujours facile de juger a posteriori. Mais, depuis le début avec Les Républicains, nous avons appelé à une accélération du déconfinement. Nous avons été les premiers à dire qu’il était possible de faire repartir l’économie sous protections. Il va falloir analyser les choses finement et ne rien s’interdire car la question mérite d’être posée.

Le champ de la mission est de mesurer l’impact économique et budgétaire de la crise Covid. Savoir exactement quelles ont été les conséquences du confinement, son coût. La durée du confinement aurait-elle été moins importante si on avait eu des masques tout de suite ? Confinerons-nous autant à l’avenir si on dispose des masques et des tests pour toute la population ? Je ne crois pas. L’impact de ces derniers mois sur l’emploi doit aussi être étudié de près.

Regrettez-vous l’usage d’un vocabulaire guerrier par le président de la République ?

Soyons clairs : si la sémantique a son importance, ce n’est pas elle qui décide de l’ordre des choses. Mais je pense que le caractère guerrier était excessif et il a pu avoir un effet contre-productif en tétanisant les Françaises et les Français, entraînant un climat d’angoisse, de peur et d’incertitude. Le souci avec ce lexique guerrier, c’est qu’il a abouti à des prises de décisions trop prudentes qui ont pu paralyser une partie de la population française.

Là où le président a eu raison, c’est quand il a posé une date de déconfinement. Il faut sortir aujourd’hui du syndrome des 3P, peur, panique, psychose, tout en mesurant le risque bien sûr. Mais il faut apprendre à vivre avec ce risque. Une société sans risque n’est pas une société où il fait bon vivre. Je suis très inquiet d’un certain hygiénisme de la société française qui, au nom d’un dogme absolu de la santé, réduit nos espaces de libertés. Il faut qu’on retrouve une société de liberté. Veut-on vivre sans voir nos seniors dans les EHPAD, sans assister aux naissances ? Chez LR, on a très vite alerté sur ce risque éthique car, même en situation d’urgence sanitaire, on ne peut pas tout brader.

>> Lire l’interview sur LeMonde.fr

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