Etat et collectivitésGérard Larcher : « Les relations entre l’Etat et les collectivités locales doivent être bouleversées »

27 mai 2020
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Le président du Sénat prend appui sur la crise du coronavirus pour prôner un nouveau mode de gouvernance qui ne soit « pas un énième rafraîchissement ». « Voici venu le temps des libertés des territoires et du dialogue social repensé », assure-t-il. Contrairement à Edouard Philippe, Gérard Larcher souhaite « un cap nouveau » pour l’hôpital.

Fin avril, vous aviez qualifié d’« approximative » la gestion de la crise de coronavirus. Le déconfinement vous semble-t-il mieux géré ?

Le déconfinement se déroule dans de bonnes conditions, de manière progressive, réactive et territorialisée, comme cela était souhaitable. Le principe de différenciation est à ce point rentré dans les faits que l’Etat jacobin, je l’espère, paraît avoir compris que tous les territoires ne pouvaient être traités de la même manière et a d’ailleurs séparé la France en deux couleurs ! La phase B du déconfinement peut s’ouvrir le 2 juin pour aller – dans le strict respect des gestes sanitaires – vers une reprise indispensable de l’activité. Le deuxième temps doit être celui de l’urgence économique.

Comment faire ?

Les entreprises vont devoir imaginer des accords de performance collective. Il faut que nous sortions des vieux modèles idéologiques : ceux de gauche sur le temps de travail et la fiscalité, ceux de droite qui serait « sus aux 35 heures ». La vraie réponse est dans la souplesse, le pragmatisme et le dialogue social, dans chaque entreprise ou dans chaque branche. Les réalités en Vendée ne sont pas les mêmes que dans la vallée de la Seine, ne sont pas les mêmes dans l’agroalimentaire ou la high-tech. Voici venu le temps des libertés des territoires et du dialogue social repensé.

Sans rien s’interdire sur le fond ?

Sans rien s’interdire. Il y a des entreprises où il faudra travailler plus et il y en a d’autres dans lesquelles il faudra peut-être travailler moins pendant un temps et financer de la reconversion. On a vu à quelle vitesse quelques centaines de salariés passaient de la fabrication automobile à la fabrication de masques ou de respirateurs. Il faudra faire preuve de beaucoup de souplesse pour éviter un chômage massif et un gâchis de ressources humaines. Et il y a une urgence pour la rentrée : que fait-on des 700.000 jeunes qui arrivent sur le marché du travail ? Pour s’en sortir, la France doit faire preuve de courage, de résilience et de solidarité, et ne pas oublier ceux qui ont fait « tourner » la France pendant ces trois mois de crise. Car « la patrie reconnaissante », ça ne suffira pas.

Le « Ségur de la Santé » s’est ouvert pour deux mois. Que préconisez-vous pour l’hôpital ?

Le « Ségur de la santé » doit bien sûr aboutir à des mesures d’urgences pour les personnels soignants, dont l’écart de rémunération de plus de 20 % avec les Allemands n’est pas justifié. Mais il ne doit pas se contenter de mesures financières, certes indispensables : Il faut ouvrir de nouvelles perspectives, inventer une nouvelle organisation de la santé. Le « toujours plus d’argent » ne réglera rien alors que nos dépenses de santé sont parmi les plus élevées d’Europe. Edouard Philippe et Olivier Véran ont raison de dire qu’il va falloir revoir le schéma de l’organisation du travail. Comme ancien président de la Fédération hospitalière de France, je sais que l’hôpital ne s’est jamais remis des 35 heures. Mais j’ai un point de différence avec le Premier ministre : le sujet numéro un, c’est la gouvernance et pas simplement le management. C’est parce que certains ont su s’affranchir des procédures, des formulaires, de la bureaucratie à tout-va, que la France a pu traverser la crise sanitaire. Il faut un cap nouveau . De la gouvernance hospitalière à la tarification à l’activité, tout doit être abordé sans a priori.

Cette crise signe-t-elle « la fin d’un monde », comme le dit le numéro deux de LR, Guillaume Peltier ?

Par nature, je relativise et me garde des grands mots. Ce sera sans doute un monde un peu différent mais je ne crois pas aux « grands soirs ». Evitons que le pays, déjà très fracturé avant cette crise, ne connaisse une nouvelle décohésion. La meilleure réponse est territoriale. Les Français l’expriment eux-mêmes : le maire est le seul qui reçoit la confiance qu’ils ne donnent pas aux dirigeants politiques, dont je fais partie.

Que proposez-vous en matière de décentralisation ?

Les relations entre l’Etat et les collectivités locales doivent être bouleversées. A la fin du mois de juin, le Sénat présentera un ensemble de propositions qui iront loin. Ce ne sera pas un énième « rafraîchissement » des lois Deferre de 1982 et 1983 ou du texte Chirac-Raffarin de 2003. Il faut un nouveau mode de gouvernance entre d’une part l’Etat, qui doit assurer ses missions régaliennes et fondamentales de garant de l’équité et, d’autre part, les collectivités locales, qui sont dans le concret. Un groupe de travail autour des présidents de tous les groupes politiques, avec comme rapporteurs Philippe Bas, le président de la commission des Lois, et Jean-Marie Bockel, celui de la délégation aux collectivités territoriales, planche sur tous les sujets touchant les collectivités territoriales à l’aune de la crise sanitaire : leur autonomie , la délégation des compétences de l’Etat, la répartition des compétences entre elles, les transferts d’infrastructures, l’expérimentation ou encore la différenciation, devenue un mot constant dans le discours du gouvernement !

Comment jugez-vous l’état des relations entre l’Etat et les collectivités locales, après les polémiques sur les masques ou les crispations sur la réouverture des écoles ?

Les réalités de la crise les ont rendues plus fluides. Les collectivités territoriales avaient un rôle supplétif, elles ont acquis un rôle complémentaire déterminant. Et notre objectif est qu’elles deviennent des partenaires. La verticalité ne fonctionne plus ; on l’a bien vu ces dernières semaines. Les 550.000 élus locaux, c’est la trame qui tient le pays, un filet de protection dans une nation qui se divise et se fracture.

Quel doit être le rôle des collectivités dans la relance ?

Il ne faut jamais oublier qu’elles représentent 70 % de la commande publique. Il était essentiel qu’elles puissent repartir pleinement à partir de juillet , avec l’installation de tous les conseils municipaux et de toutes les intercommunalités. Comme leurs recettes vont diminuer, il y aura des difficultés – nous sommes en train d’y travailler. Il va peut-être falloir imaginer un moratoire pour remettre en ligne les relations financières entre l’Etat et les collectivités.

L’ex-ministre du Travail que vous êtes approuve-t-il la baisse de la prise en charge du chômage partiel par l’Etat ?

Le chômage partiel a montré son utilité, mais il faut en mesurer le coût. Il n’y aura pas de relance économique sans sortir progressivement d’une forme d’anesthésie par le chômage partiel. Il faut un déclic. Le gouvernement, qui ne peut pas être éternellement le RH national, est raisonnable en le plaçant pour l’instant à ce niveau.

Quel regard portez-vous sur le plan de soutien à l’automobile présenté par Emmanuel Macron ?

Il fallait sauver l’industrie automobile , qui a perdu 90 % de son activité et qui représente 1 million d’emplois. Le plan s’appuie sur des mesures d’incitation à la consommation pour diminuer les stocks et ramener les consommateurs vers les concessions. Pour le plus long terme, le discours est incantatoire : quelle stratégie industrielle, quelle stratégie pour les véhicules propres, quelle stratégie pour les autres sites que Maubeuge et Douai ?

L’application de traçage Stop-Covid devrait être lancée ce week-end. L’adopterez-vous ?

Ma position personnelle, c’est que si on respecte bien les garanties de volontariat, d’anonymat, de sécurisation des données et de limitation dans le temps, Stop Covid est acceptable sous contrôle du Parlement. J’ai toutefois encore un motif technique d’interrogation sur l’absence d’inter-opérabilité avec les outils similaires développés à l’étranger. Et surtout, nous n’avons que bien peu de garanties sur son efficacité.

Edouard Philippe est-il un bon Premier ministre ?

« Il a fait le job », pour reprendre une formule d’Hervé Marseille, le président du groupe Union centriste au Sénat. Essentiellement sur les mesures de sauvetage de l’économie du pays. Le Premier ministre a surtout eu un bon réflexe : nous dire enfin la vérité après une période où les omissions de l’exécutif se sont apparentées au mensonge, notamment sur les masques. On ne redressera pas le pays sans confiance. Je ne sais pas si c’est le monde nouveau, mais ce qui compte, c’est un monde où chacun se fait plus confiance et dans lequel la parole publique est à nouveau respectée. C’est un lourd chantier.

>> Lire l’interview sur LesEchos.fr

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