SociétéFrançois Baroin : « On n’a pas le droit de se tromper de chemin »

30 avril 2020
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Après un long silence, le président de l’Association des maires de France (AMF) répond aux questions du Figaro. Il propose différentes solutions pour aider à la reconstruction économique de la France.

Vous avez été très discret depuis le début de cette crise. Pourquoi un tel silence ?

Comme tous les maires de France, je suis chez moi à Troyes et dans l’action pour répondre à la singularité de cette crise inédite, sidérante, en essayant de trouver les meilleures solutions pour protéger nos administrés, de se procurer des masques, de les distribuer à la population et de répondre aux besoins immenses de solidarité. Les maires ont pris beaucoup d’initiatives qui ont été vécues parfois par l’État comme une volonté de lui faire concurrence. Ce qui n’est pas le cas: les élus ont la volonté d’être utiles là où l’État s’est montré défaillant.

Pour avoir été en responsabilité sous l’autorité de Nicolas Sarkozy dans la gestion d’une crise globale, certes sans dimensions sanitaires, je mesure la difficulté de la tâche. Ajouter ma voix à des commentaires incertains sans avoir toutes les informations dont disposent ceux qui sont aux responsabilités m’a paru inutile. Certains élus sont médecins. Je ne le suis pas. Je n’ai pas de qualité particulière pour porter un jugement sur tel médicament ou tel protocole.

Que pensez-vous du plan de déconfinement présenté par Edouard Philippe ? L’auriez-vous voté ?

Je ne le pense pas. L’abstention du groupe LR est parfaitement justifiée. C’est un plan temporaire qui correspond plus à un confinement allégé qu’à un déconfinement orchestré. Le premier ministre semble avoir entendu certaines revendications des maires en prônant la différenciation territoriale, la souplesse et l’adaptation locale. Cela n’avait pas été le cas pour la décision de confinement. Cela doit le devenir pour le déconfinement en réinstallant une codécision avec les maires. Ils ont comblé les manques. Depuis un mois, lors de mes différents échanges avec le premier ministre, je lui dis que les maires souhaitent que les villes préfectures, chefs-lieux de département, soient les centres logistiques en lien avec les préfets.

Une bataille de cette nature contre l’épidémie se gagne aussi au dernier kilomètre en matière de logistique et se gagne au coin de la rue dans la relation de confiance avec les citoyens. Ensuite, il reste des points du plan à éclaircir. Comme sur l’école, les transports publics, les établissements qui reçoivent du public ou sur la question des tests, pour laquelle il ne peut pas y avoir le même échec que sur les masques.

Ce déconfinement différencié selon les territoires, est-ce la fin du centralisme français ?

Je l’espère. Il faut une profonde et puissante décentralisation sur de très nombreux sujets. Il faut en permanence une différenciation territoriale, qui évitera les décisions prises de Paris mal vécues en province, et plus de déconcentration, pour redonner aux préfets de département l’autorité qu’ils ont perdue sur de nombreuses administrations. C’est le premier enseignement de cette crise: elle a mis en lumière l’impuissance de l’État dans un certain nombre de secteurs. C’est le sens de la création de Territoires unis en juillet 2018, avec le regroupement inédit des régions, des départements et des communes. Depuis de nombreuses années, nous plaidons avec vigueur pour une très grande décentralisation. Ce message a été vu comme une posture d’opposants par l’État, figé dans sa culture jacobine et ultracentralisatrice. On l’a vu à tous les niveaux, y compris au ministère de la Santé ou dans les agences régionales de santé (ARS), qui se sont comportés comme des producteurs de normes et des régulateurs budgétaires. Cette nouvelle phase de décentralisation que nous avions défendue avant même la crise des «gilets jaunes», le président de la République nous l’avait ensuite promise à l’issue du grand débat. Mais cette promesse est restée lettre morte.

Sur ce point de l’organisation territoriale et du dialogue entre autorités publiques, nous pourrions nous inspirer plus de l’Allemagne. Elle s’en est mieux sortie parce que son système de décision a été beaucoup plus performant en matière de coordination entre d’un côté une direction nationale qui fixe un cadre protecteur pour tous les habitants d’un même pays, de l’autre des régions ou collectivités locales beaucoup plus véloces et capables d’adapter les pratiques politiques à la réalité de leur territoire. Nous devons revisiter et réorganiser les responsabilités en matière de santé, bien sûr, d’emploi, qui va être un grand sujet, de tourisme, de logement, de sport. Cette liste n’est pas exhaustive.

Le premier ministre a pointé un risque d’«écroulement» de l’économie. La France peut-elle se relever de cette crise ?

Ce qui est devant nous est vertigineux. Le choc psychologique, la peur, l’incertitude du lendemain, le rapport à l’autre vont constituer la toile de fond des répliques de cette crise sur le plan économique, social et peut-être politique. Il va y avoir une accumulation des dettes pour l’État, pour la Sécurité sociale, et une perte de plusieurs milliards de recettes pour les collectivités. Je rappelle qu’elles portent 70 % de l’investissement public et qu’elles sont un élément clef de la relance. J’ai proposé à l’État une nationalisation des pertes de recettes des administrations publiques locales pour compenser l’arrêt de l’activité et de ses conséquences dues au confinement. On n’a pas le droit de se tromper de chemin et il faut tirer les leçons de notre expérience.

En 2011, nous avons réduit de manière significative et dans un temps très court les dépenses. Cela a eu un effet récessif plus important que prévu même si cela nous a permis de rétablir la confiance des investisseurs. Cela signifie une chose: une augmentation d’impôts couplée à une réduction de dépenses globales serait contre productives et certainement récessives. Le deuxième chemin, que nous avions défendu en 2011 sous l’autorité naturelle de Nicolas Sarkozy, est la mutualisation des dettes. Cela avait tout son sens à l’époque mais cela n’avait pas été possible en raison de l’opposition allemande et des pays du Nord. C’est l’idée qui semble être caressée par Emmanuel Macron. Ce qui était difficile en 2011 semble inatteignable aujourd’hui, les positions sont encore plus bloquées. Je pense que c’est à haut risque sur le plan diplomatique européen, avec deux écueils: une fracture entre les pays du Nord et ceux du Sud – au premier rang desquels la France – et le risque d’un débat en Italie sur l’utilité de rester dans l’espace européen. Ce serait un énorme échec. L’Europe n’a pas été au rendez-vous, je le regrette profondément, elle s’est montrée extraordinairement silencieuse, révélant une absence de leadership criante. Aujourd’hui, l’Europe est au carrefour de son histoire.

Reste une troisième voie originale que je prône, avec d’autres, pour la relance de l’économie: une dette perpétuelle portée par la BCE ou par le mécanisme européen qui pourrait à cette occasion se transformer en fonds monétaire européen. Cela éviterait de faire porter le fardeau à la génération qui vient. La France y a tout intérêt car elle risque d’avoir dans les semaines qui viennent des problèmes de trésorerie. Elle est aujourd’hui le premier emprunteur au monde en ayant franchi la barre des 300 milliards.

Comment voyez-vous la France de l’après-11 mai ?

La gestion de la crise à venir nécessitera plus un consensus social qu’un consensus politique. Autant que par la consommation, la relance doit se faire par l’investissement public, donc très largement par les collectivités locales en mettant en avant quatre secteurs: d’abord, l’agroalimentaire. Il faut retrouver ce que Jacques Chirac appelait «le pouvoir vert», c’est-à-dire notre souveraineté et notre capacité de peser dans le concert mondial avec des exportations de denrées alimentaires. C’est un élément stratégique fondamental. Même chose naturellement pour la santé, l’environnement et le numérique. Pour relancer le pays et voter les textes à venir, il faudra trouver un consensus sur le plan social en essayant d’aboutir à une grande conférence sociale sur le modèle de ce que l’on a connu après 1968 et que j’avais déjà proposé à l’issue du grand débat. Comme prérequis à la discussion, le gouvernement devra très vite annoncer l’abandon de la réforme des retraites.

Seriez-vous prêt à participer à un gouvernement d’union nationale ? Et si on vous proposait Matignon, accepteriez-vous ?

C’est une mauvaise idée qui ne ferait que renforcer les extrêmes. L’union nationale, ça veut dire tout le monde, de Jean-Luc Mélenchon à Marine Le Pen. Je vois que l’idée séduit les Français mais j’ai du mal à l’imaginer. Participer à un tel gouvernement diluerait la responsabilité et pourrait obliger à la solidarité avec des choix non partagés, ce qui favoriserait les discours simplistes à l’approche d’échéances électorales majeures. Les Républicains prônent une autre voie, celle de la responsabilité. On peut participer à la reconstruction du pays en votant des textes s’ils vont dans le bon sens. Quant à Matignon, la question, si vous me le permettez, n’a aucun sens, la majorité actuelle étant celle d’Emmanuel Macron.

Les applications comme StopCovid seraient-elles une menace pour les libertés publiques ?

J’ai les plus grandes réserves sur ce sujet. Nous serons en état d’urgence sanitaire jusqu’en juillet, soit cinq mois de liberté publique encadrée et de démocratie confinée. Accepter une telle application en connaissant les enjeux commerciaux des Gafa et leur volonté de récupérer les données ferait peser une très grande menace sur les libertés publiques et individuelles. L’application ne servira pas que pour le Covid-19 ; demain ce sera pour la grippe, puis pour le bilan de santé, puis dans un autre champ que celui de la santé. Ce n’est sûrement pas dans la précipitation et en état d’urgence qu’il faut imaginer un tel schéma.

Vous étiez pour le maintien du premier tour des municipales mi-mars. Le regrettez-vous aujourd’hui ?

Cette question n’a jamais été abordée par le premier ministre devant les forces politiques et les associations d’élus. La seule question posée par l’exécutif était de s’assurer que les bureaux de vote répondaient aux conditions sanitaires suggérées par le comité d’experts et auxquelles nous n’avions pas accès à l’époque. L’exécutif assume sa décision, nous l’avons accompagnée.

Comment comprenez-vous que les conseils municipaux élus au premier tour ne soient toujours pas installés ?

C’est un point très important. Cela représente 30. 000 communes. Ne serait-ce que pour l’ensemble des services publics de proximité, de l’état civil aux écoles en passant par les transports, l’activité économique et la commande publique, il faut installer ces conseils municipaux dans les meilleurs délais. Il faut aussi terminer ce cycle électoral très particulier. Si le second tour ne peut pas se tenir en juin selon les recommandations du comité d’experts que l’on connaîtra le 23 mai, je propose qu’il ait lieu en septembre, le plus tôt possible à la sortie de l’été.

À vous écouter, on se demande si vous n’esquissez pas un contre-projet présidentiel à celui d’Emmanuel Macron ?

Ma réflexion n’est pas de cette nature. Il faut faire preuve d’une grande humilité et d’une profonde humanité compte tenu de la nature de cette crise. Je m’efforce simplement d’apporter une contribution au débat dans le cadre de la reconstruction du pays. C’est aussi ma responsabilité de maire parmi d’autres et de président des Maires de France.

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