SociétéJulien Dive : « Hors de question de faire payer la crise aux Français »

16 avril 2020
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Localisme, éducation alimentaire, réindustrialisation… Julien Dive, secrétaire général adjoint des Républicains et député de l’Aisne, esquisse les grandes thématiques que la droite doit préempter.

Quatre semaines de plus. Dans une allocution suivie par plus de 36 millions de Français, le président de la République a annoncé que le confinement strict était prolongé jusqu’au 11 mai. Emmanuel Macron a également amorcé l’après-coronavirus en se lançant dans une introspection sur les réussites et les échecs de la gestion de crise. Le chef de l’État s’est enfin interrogé, tout haut, sur le monde d’après invitant les Français, comme lui-même, à se « réinventer ». Le député LR de l’Aisne, Julien Dive, esquisse lui aussi ce que doit être la France d’après Covid-19 et recommande à son camp de retrouver les fondamentaux de la droite sociale. Entretien.

La France entame son deuxième mois de confinement. Qu’est-ce que cette épreuve dit de nous ?

C’est une grande épreuve pour tous les Français. Ceux qui sont confinés, ceux qui travaillent. Pour les artisans et les commerçants qui ont dû fermer boutique. Chacun a su faire abstraction de ses libertés – et ce n’est pas simple – pour protéger le plus grand nombre. Je crois que les Français ont su répondre à l’enjeu. Cela montre, une fois de plus, que ça ne sert à rien d’infantiliser les Français. Ils savent être responsables quand il le faut. Nous voyons également des preuves de fraternité, de solidarité entre nos anciens et nos jeunes. C’est le côté très positif de cette crise. Cette crise nous dit ensuite qu’il n’y a rien de plus important que notre système de santé. Et ceux qui étaient tentés de se tourner vers un modèle à l’américaine privatisé en ont eu pour leurs frais : il suffit de voir les ravages aux États-Unis pour montrer que le nôtre est plutôt efficace et vertueux. Cette crise permet enfin de mettre en lumière toute cette France courageuse, silencieuse, travailleuse que certains ne regardaient même pas en allant travailler le matin : ce sont les éboueurs, les caissières, les pompiers, les auxiliaires de vie, etc. Bref, tous ces Français qui, en fait, tiennent le pays à bout de bras. Ce sont eux les premiers de cordée.

La classe politique a-t-elle été digne ?

On pourra toujours trouver des brebis galeuses, mais globalement, il n’y a pas eu de polémique vaine. Des questions, c’est normal que l’on en pose. En tant que membre de l’opposition, il est logique qu’on s’interroge sur la politique qui est menée. Mais l’ensemble des oppositions n’a pas hésité à voter certaines mesures qui allaient dans le bon sens dans ce moment si particulier. On joue l’unité, mais on contrôle l’action.

Le président de la République a reconnu des « failles » et des « ratés ». Quel rôle va jouer l’Assemblée dans l’après-crise pour analyser ces insuffisances ?

L’Assemblée nationale est une caisse de résonance des attentes, des colères, des aspirations des Français dans les territoires. Ces failles, nous étions plusieurs députés à les avoir remontées très rapidement au plus haut niveau dès le mois de février : l’absence de masques, de respirateurs, la lenteur du processus de décision… Une commission d’enquête parlementaire sera inévitable pour faire la lumière sur les « ratés » et tirer des propositions de correction. J’imagine mal qu’on ne crée pas un service de prospectives et d’anticipation des crises, qu’elles soient sanitaires, naturelles ou sociales. Et puis je demanderai à savoir pourquoi l’État n’est pas capable de tester et dépister tous les Français ? Comment nos voisins allemands arrivent-ils à le faire et pas nous ?

En 2017, avec l’élection d’Emmanuel Macron, les commentateurs et les politiques ont parlé de « Nouveau Monde ». Mais, finalement, le « Nouveau Monde » n’est-il pas créé par le Covid-19 ?

Attention à l’excès de superlatif qui pourrait amener à des déceptions ! En 2017, on parlait de nouveau monde, on a connu énormément de déceptions comme l’a prouvé la crise des Gilets jaunes. Cependant, nous ne sommes pas en train de vivre une parenthèse. Nous ne pourrons pas faire comme si rien ne s’était passé. Si nous revenions comme avant, sans changer, cela montrerait que nos dirigeants n’ont rien compris de la crise que nous vivons. Il va falloir tourner des pages, renverser des tables : revoir nos manières de consommer, de produire ; repenser nos politiques publiques ; corriger les failles de notre système sanitaire. Il faudra reconnaître les efforts de tous celles et ceux qui sont en première ligne et dont j’ai parlé précédemment en revoyant, notamment, leur salaire. Je le dis : il ne faut pas leur faire payer cette crise – ou plutôt les crises, car après la crise sanitaire, il y aura la crise économique et sociale. Quand j’entends certains imaginer une baisse des salaires ou une réduction des RTT, je leur dis stop. Ce n’est pas là qu’il faudra cibler les efforts. Il faut passer un triple pacte : un nouveau pacte social qui valorise le travail ; un pacte économique où on mise sur des secteurs stratégiques (alimentation, industrie du médicament) ; et un pacte sanitaire et environnemental.

Vous n’êtes donc pas sur la ligne du patron du Medef, Geoffroy Roux de Bézieux, qui demande aux Français de travailler plus…

Il est hors de question de faire payer la crise aux Français. La question de la dette est importante. Mais il n’y a pas de honte à parler de dette saine : si c’est un investissement, visant à renforcer par exemple notre système de santé, c’est acceptable. Cette crise nous oblige à un effort national, mais aussi un effort idéologique : certaines règles – comme celles des 3 % – sont stupides, même si c’est important d’avoir un sérieux budgétaire.

Il faut donc, comme votre collègue LR Aurélien Pradié l’a suggéré dans Libération, interroger la mondialisation. Les Républicains doivent-ils changer de logiciel idéologique ?

Le libéralisme, c’est la liberté d’entreprendre, de commercer. C’est l’émancipation individuelle. C’est la possibilité d’aller et revenir. Je ne remets pas en cause l’idéologie, mais les règles que l’homme a édifiées et les outils qu’il a construits autour de ce dogme. Il faut interroger ceux qui ont fait n’importe quoi avec ces règles. La boussole du libéralisme, c’est la place de l’homme. Ceux qui ont placé la finance comme boussole ont créé une dérive. C’est du néolibéralisme. Il faut interroger des outils comme l’OMC. C’est bien beau de vouloir défendre le « faire en France », mais à côté de ça, ce sont les mêmes qui vont signer à tour de bras des traités de libre-échange commerciaux avec des règles déséquilibrées qui nuisent à notre industrie.

En 2017, la droite avait un candidat, François Fillon, qui avait un programme libéral, notamment sur la santé… LR doit faire son autocritique…

Bien sûr. C’est une autocritique collective. Le projet santé qui était défini à l’époque – Fillon avait d’ailleurs commencé à le modérer – aurait fait perdre notre candidat. Il y a des secteurs où il ne faut pas lésiner avec les moyens. Et la santé en fait partie. Alors oui, il y a eu des postes supprimés ou des choix stratégiques erronés… Je ne suis pas comptable des erreurs du passé, mais il ne faut pas avoir peur de faire une introspection. Il faut revenir à des fondamentaux, à une droite sociale.

Revenir à un mouvement gaulliste originel, avant le tournant libéral des années 1980 ?

Il faut toujours se méfier des mots. Qu’est-ce que le gaullisme en 2020 ? Il y a eu tellement d’hommes politiques, de tous bords confondus, qui ont fait une OPA sur le mot gaullisme, qu’ils en ont galvaudé l’esprit. Le gaullisme, en résumé, est bâti sur trois principes : l’équilibre des pouvoirs, la projection économique et la reconnaissance sociale. Il faut revenir sur ces trois piliers. Il faut un choc de décentralisation : la crise est en train de nous montrer que dans les territoires, ça tourne bien. Les régions savent s’adapter, sortir des dispositifs et commander ce dont elles ont besoin. Je crois davantage en un État guide, qui oriente, que dans un État boulimique. Inspirons-nous de l’Allemagne et de ses Landers : c’est un pays avec des régions fortes qui a rapidement su réagir, à la fois dans les tests et dans les moyens mis à disposition des malades. Ils ont plus de cas que nous et cinq fois moins de morts. Toujours dans cette logique d’équilibre des pouvoirs, il faut donner des pouvoirs aux citoyens – aux élus par extension. Il y en a marre des hauts fonctionnaires qui décident. Il faut qu’ils redeviennent des auxiliaires du politique. La projection économique, ce n’est pas la planification socialiste ou soviétique. C’est être capable de faire les bonnes orientations stratégiques. On ne pourra pas tout faire. Il faut choisir les secteurs où on investit parce qu’on est bon et qu’il existe du potentiel. Enfin, il faut revaloriser le travail avec l’intéressement et la participation, tout en reconnaissant l’utilité sociale de chaque profession.

« Sachons nous réinventer, moi le premier. » Comment analysez-vous cette injonction présidentielle qu’il souhaite s’appliquer à lui-même ?

Ce n’est pas la première fois que le président de la République nous fait le coup – au sortir de la crise des Gilets jaunes déjà –, mais très vite le naturel l’avait rattrapé au galop. Cette fois, l’ampleur de la situation appelle chacun à une grande humilité, quel que soit le parti politique, quelle que soit la responsabilité que nous occupons. Je souhaite que nous soyons nombreux à garder cette humilité pour construire l’après-crise.

Y voyez-vous de la sincérité ? Ou un calcul – on avait critiqué un ton martial au début de la crise ?

Celui qui joue la comédie sur sa propre personne occulte son incapacité à gérer une situation. Je n’attendais pas à ce qu’il nous fasse son introspection, il y a d’autres temps pour cela. Les Français attendaient un horizon, ils l’ont eu avec cette date du 11 mai. Nous attendons maintenant qu’on nous explique la stratégie précise du déconfinement.

La droite doit-elle préempter d’autres thématiques ?

Deux thèmes où l’on a laissé le champ libre. La santé. Il s’agit d’une filière qu’il faut renforcer dans les territoires. Le boom de la télémédecine montre qu’elle peut être une réponse clé pour remédier aux déserts médicaux – encore faut-il qu’il y ait de la connexion. Nous devons également réfléchir à un vrai plan grand âge. Dans un pays comme le nôtre, des gens paient 2 000 euros par mois pour vivre en Ehpad et pour finir leur vie seuls, c’est désolant. L’autre champ laissé en friche par notre camp, c’est l’environnement. Cette crise fait taire définitivement tous les climatosceptiques. Nous avons été présents sur cet enjeu avec le Grenelle de l’environnement en 2008, mais nous l’avons laissé en jachère depuis. Nous devons nous emparer de cette question sans tomber dans l’écueil d’une écologie punitive, mais plutôt plancher sur une écologie incitative.

Vous êtes favorable au localisme. Mais avec l’OMC et l’Union européenne, n’est-ce pas chimérique ?

Il ne s’agit pas uniquement de consommer des produits cultivés ou créés dans sa ville. Il faut réfléchir au plan national et européen. L’alimentation est le secteur d’activité qui est le plus mis en avant par cette crise : certains ont découvert qu’en bas de leur rue, il y avait des bouchers, des crémeries. Je suis favorable au développement de l’éducation alimentaire – c’est important pour une société qui a pris l’habitude de manger des plats préparés. Savoir consommer et avoir une éthique alimentaire, ce sont deux fondements importants pour la suite. Nous parlions des excès du libéralisme : manger des fraises en décembre, c’en est un. Jeter des denrées alimentaires, également. Nous devons également revoir complètement notre réseau alimentaire, pour que les producteurs soient payés à leur juste prix. On s’est souvent caché derrière la subvention pour évacuer les problèmes : mais la subvention ne doit pas faire vivre nos agriculteurs ; ils doivent vivre de leur travail. Enfin, il faut penser la relocalisation de notre industrie. Nous sommes obligés de faire la manche à la Chine pour produire des masques, car nos usines ont fermé. Je préconise d’aller plus loin sur la loi Florange et de siffler la fin des délocalisations en développant un outil de coercition plus fort.

La France a eu, il y a huit ans, un ministre du Redressement productif, Arnaud Montebourg, qui tenait le même discours et qui s’est cassé les dents…

Les époques n’étaient pas les mêmes. La crise sanitaire et la crise économique seront plus violentes qu’en 2008. On a fait le tour… Des pays comme la Chine montent en gamme. Et puis, il y a une conscience environnementale qui émerge. Commander des masques en Chine, que la Chine va sous-traiter en Afrique, qu’elle va faire livrer d’Afrique en Chine pour ensuite les exporter en Europe via un Airbus, ça n’a pas de sens. Ce n’est pas parce que Montebourg a échoué qu’il faut abandonner nos ambitions.

Quid de l’Europe ? Elle a encore montré l’étendue de ses divisions…

C’est un moment crucial pour l’UE. Si elle échoue dans la gestion de la crise, elle pourrait vivre des lendemains qui déchantent. On voit déjà qu’émergent des relents nationalistes dans plusieurs pays. L’Europe est divisée en deux : ceux qui prônent un rigorisme budgétaire (les pays du Nord et l’Allemagne) et ceux qui ne peuvent pas les tenir. Il faut revenir à une UE à deux échelles – car l’Europe a grandi trop vite, devenant un mastodonte qui n’arrive plus à se déplacer. La France et l’Allemagne ont tout intérêt à s’aider et on voit que la doctrine budgétaire allemande évolue. Nous vivons un tournant : si elle le négocie bien, l’Europe pourra avancer, sinon elle prouvera qu’elle n’est rien d’autre qu’un marché commun avec une monnaie unique.

Les Français, on l’a dit plus haut, ont renoncé assez rapidement à leurs libertés. N’y a-t-il pas dans cet abandon un vertige pour un pays démocratique ?

Ils l’ont fait, car la situation l’exige. Quand il s’agira de déconfiner, les Français reprendront leur liberté. Nous restons un peuple subversif. Et nous y veillerons. Nous sommes vigilants face à des outils comme le tracking pour qu’on ne connaisse pas un abus sur les libertés individuelles. Mon rôle de parlementaire, c’est de contrôler l’action du gouvernement là-dessus. Mettons d’abord les moyens sur la production de masques et des tests. Le tracking, c’est la ligne rouge qu’on n’a pas encore à franchir. Et je le redis, les Français sont responsables. Ce ne sont pas des enfants.

>> Lire l’interview sur LePoint.fr

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