Etat et collectivitésGérard Larcher : « Maintenant, il faut des actes et des arbitrages »

15 avril 2020
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Pour Gérard Larcher, président du Sénat et sénateur des Yvelines, « le gouvernement va devoir être clair sur le calendrier, la procédure et les besoins ».

Êtes-vous d’accord avec le calendrier annoncé par le chef de l’État ?

Les Français sont inquiets, l’activité économique est quasiment paralysée et la confiance dans la parole publique se dégrade. C’est un des points sur lesquels j’ai insisté auprès du président lundi après-midi quand nous avons échangé. Emmanuel Macron a entrouvert la porte d’un espoir pour une deuxième phase à partir du 11 mai. Il l’a fait avec prudence. Maintenant, il faut des actes et des arbitrages. L’incertitude est anxiogène. Les Français ont eu le sentiment qu’on ne leur disait pas la vérité, que ce soit sur la durée du confinement, le port du masque, le dépistage massif. Lundi, j’ai trouvé le ton du président juste, avec l’humilité nécessaire et l’honnêteté de reconnaître un certain nombre d’erreurs ou de failles. Désormais, le gouvernement doit préciser la mise en oeuvre de cette deuxième phase et répondre aux questions que la France attend, notamment celle des masques, du dépistage et du phasage.

Le dépistage massif n’est-il pas un préalable pour sortir de la crise ?

Avec les masques, ce sont deux conditions préalables à la sortie du confinement. Serons-nous prêts à dépister massivement dès le 11 mai ? Je rappelle qu’Olivier Véran avait annoncé la possibilité de 50 000 tests par jour pour la fin du mois d’avril et 100 000 pour la fin du mois de juin. Le gouvernement va devoir être clair sur le calendrier, la procédure et les besoins. Aurons-nous également des masques en quantité suffisante pour équiper la population et qui sera le relais ? Avec Emmanuel Macron, nous avons évoqué la place des maires dans ce dispositif. Dans cette deuxième phase, attention à ne pas retomber dans les approximations de la période que nous venons de vivre.

Comprenez-vous la décision de rouvrir les écoles ?

C’est un choix très important et courageux du président. C’est une réponse à l’inégalité entre les familles, de ce point vue il est juste. Encore faut-il que l’organisation de l’école et du temps de travail soit repensée. Les gestes barrières sont très difficiles à mettre en oeuvre. On ne pourra pas rouvrir les écoles sans apporter des garanties sanitaires suffisantes aux parents, enfants et aux enseignants.

Le Parlement débattra de la question du traçage. Qu’en pensez-vous ?

C’est une question importante, celle de l’équilibre entre efficacité dans la lutte contre l’épidémie et libertés individuelles et collectives. Méfions-nous de ne pas nous habituer à une perte de libertés au motif de la priorité sanitaire. Il faudra insister sur le volontariat, l’anonymat et le lieu de stockage des données. Le traçage sera peut-être indispensable, mais il ne sera utile qu’avec les trois autres mesures indispensables pour la sortie du confinement : le phasage, les masques et les tests. Emmanuel Macron a décidé un débat au Parlement sur le sujet, nous l’avions demandé il nous a écoutés.

Faut-il, comme le recommande le Medef, se poser la question du temps de travail ?

Dans un pays qui aura été à l’arrêt pendant quasiment deux mois et demi, aucune proposition ne doit être écartée a priori. Le temps de travail n’est pas un sujet tabou même si ce n’est pas vraiment le sujet du moment. Il faudra que nous fassions collectivement un effort pour relancer l’activité et ne pas entraver la reprise économique. Cette question devra être discutée avec les partenaires sociaux, au sein des entreprises en étant attentif aux plus modestes.

Jugez-vous, avec le recul, qu’il aurait fallu reporter le premier tour des municipales ?

Quand j’ai abordé ce sujet avec le président, le 12 mars, il n’était pas question de stade 3 ou de confinement. Emmanuel Macron me précise ce jour-là que le comité scientifique n’est pas opposé à la tenue du scrutin. Si la décision de passage en confinement avait été prise le jeudi 12, sans doute aurais-je eu un avis différent. La question ne se serait d’ailleurs pas posée.

Jugez-vous possible que le second tour ait lieu en juin ? Et les sénatoriales en septembre ?

Nous aurons l’avis du Conseil scientifique le 23 mai. Mais dans une France où les bars et restaurants n’auront pas été rouverts, comment ne pas envisager le report des élections à l’automne pour les 4 922 communes qui restent ? Il faudra aussi passer rapidement à l’installation des maires des 30 000 communes élues le 15 mars. Le sujet des sénatoriales viendra en son temps.

La souveraineté s’impose dans le débat. Y voyez-vous un virage chez Emmanuel Macron ?

Certains ont dit que la crise était imputable à la mondialisation. Je pense que c’est la conséquence des choix que nous avons faits depuis vingt-cinq ans. Nous avons préféré transférer un certain nombre de productions au nom de la compétitivité dans des pays usines comme la Chine et l’Inde. C’est un défi posé à l’Europe et à la France : nous devrons retrouver des instruments de souveraineté pour notre sécurité sanitaire, alimentaire et industrielle sans nous replier sur nous-mêmes.

Comment concevez-vous l’après ?

Nous aurons quatre grands sujets de préoccupation. Comment mieux gérer les crises sanitaires ? Comment redémarrer notre économie et quelles seront les conséquences économiques et sociales de cette crise ? Comment éviter de nouveaux dysfonctionnements des institutions européennes face à ces crises ? Quel équilibre trouver entre la protection des libertés individuelles et les performances des nouvelles technologies de surveillance ? Il faudra repenser en profondeur notre système de santé. Nous devrons également nous interroger sur le rôle du paramédical, des pharmaciens, infirmières, aides-soignants… Tout cela ne sera pas qu’une affaire de grilles salariales mais aussi une affaire de statuts, d’autonomie des établissements. Nous devrons avoir le courage de tout mettre sur la table. Il faudra aussi nous demander comment notre économie pourra redémarrer car si nous ne produisons plus, nous ne pourrons pas distribuer. On nous annonce une baisse du PIB de l’ordre de 8 à 9 %. Le séisme économique risque de devenir un vrai séisme social et sociétal. Il faudra dire la vérité car l’État ne peut pas tout. Il faudra bien trouver des équilibres entre la responsabilité de l’État, celle des territoires et celle des citoyens.

Ne craignez-vous pas une crise sociale ?

Je crains qu’il y ait plusieurs France du travail. Les soignants bien sûr mais aussi celle qui a maintenu physiquement la vie économique du pays : le personnel des magasins d’alimentation, les éboueurs, les livreurs, les routiers, les agriculteurs. Il ne faudra pas se contenter de lui dire : « Merci, la patrie reconnaissante ». La France en télétravail, ce n’est pas la même chose. Même s’il ne s’agit nullement d’opposer l’une à l’autre, il n’y a pas eu le même risque face au virus. Il faudra en tenir compte. Attention à l’opposition qui se profile : cols blanc-cols bleus.

>> Lire l’interview sur LeFigaro.fr

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