Fiscalité et dépense publiqueEric Woerth : « Cette crise coûtera à la France entre 75 et 120 milliards d’euros »

7 avril 2020
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Éric Woerth, président lR de la commission des Finances de l’Assemblée nationale et député de l’Oise, estime que la recession sera plus profonde qu’en 2009.

En quoi cette crise est-elle différente de celle de 2008 ?

Il y a dix ans, nous étions confrontés à une crise financière alors que la crise actuelle est d’abord profondément humaine et touche l’économie réelle. Le virus de l’époque s’appelait les subprimes et il s’est transmis des banques américaines au reste de la planète financière. L’urgence était alors de maintenir le crédit dans un monde qui, privé de liquidités, risquait la thrombose. Aujourd’hui, les banques sont plutôt la solution de ce point de vue là. Deux leçons de la crise de 2008 sont intéressantes : l’Europe est parvenue à s’entendre sur une réponse solide et a pu assainir son système financier. La deuxième leçon est que le retour à la normale prend du temps. Il a fallu dix ans pour retrouver le pouvoir d’achat d’avant-crise.

Que penser des mesures d’urgence pour soutenir l’économie ?

Elles sont bien adaptées et je les ai votées. Les Républicains avaient fait des propositions de bon sens d’abord rejetées puis finalement mises en oeuvre, comme l’élargissement du fonds de solidarité. Dans la mesure où c’est aujourd’hui l’ensemble de l’économie qui est à l’arrêt, il faut substituer du revenu public à du revenu privé. La mesure de chômage partiel, qui avait plutôt bien marché en Allemagne lors de la dernière crise, est nécessaire : c’est une sorte de nationalisation provisoire des salaires qui permet de ne pas rompre les contrats de travail et facilite la reprise. Mais c’est à court terme extrêmement coûteux.

Ce plan n’a aucune faille ?

La garantie publique de 300 milliards d’euros apportés par l’État aux prêts de trésorerie est une bonne mesure, à la hauteur des enjeux, mais mal construite. Telle que rédigée, elle ne permet pas aux banques de ne pas intégrer les 90 % garantis par l’État dans leurs ratios prudentiels. Tout cela peut apparaître technique mais le résultat pourrait aboutir à freiner la distribution du crédit par les banques. J’appelle le gouvernement à clarifier ce point et à trouver rapidement une solution.

Le gouvernement a prévu 45 milliards d’aides. Est-ce suffisant ?

On est déjà très au-delà ! Bruno Le Maire l’admet quand il dit qu’il faudra d’autres lois de finances rectificatives. Le coût budgétaire de cette crise sera sans doute de 3 à 5 points de PIB, c’est-à-dire entre 75 et 120 milliards d’euros. Ce sont des chiffres vertigineux. Personne ne pense qu’on échappera à une profonde récession, plus sévère qu’en 2009 – le PIB avait alors reculé de 3 points. Selon les estimations des économistes, on sera au-delà du double, notablement plus que 6%. Pour le déficit public, il dépassera aussi celui de 2009, et sera sans doute supérieur à 7%, bien plus que le niveau de 3,9% anticipé par Bercy. Évidemment, tout ce qui est mis en place pour soutenir notre économie est nécessaire, mais il est dommage que notre pays n’ait pas su reconstituer ses marges financières par beau temps pour mieux résister à une crise aussi violente.

Qui va payer la facture ?

Tout le monde, les États en premier. Chez nous, comme chez les autres, cela se traduira par une hausse de la dette publique. Augmenter les impôts, ce serait une très mauvaise solution. Le gouvernement l’avait fait en 2011, cela avait ralenti la reprise, surtout dans un pays surfiscalisé comme la France. Pour l’instant, ce sont les banques centrales qui injectent massivement des liquidités. Mais ça ne pourra pas durer indéfiniment. La BCE devra retrouver une position équilibrée. La meilleure façon de payer la facture et d’absorber l’excédent de liquidité, c’est l’augmentation de la demande et donc la croissance. L’État français, lui, devra réfléchir aux moyens de ralentir ses dépenses et de les réallouer, ce qui n’est pas contradictoire. Les politiques budgétaires responsables ne sont pas à mettre au panier, la façon dont l’Allemagne s’en sort systématiquement mieux que les autres en est la preuve.

Mais comment faire repartir l’économie après un tel choc ?

L’État devra retirer doucement et progressivement les politiques de soutien à un appareil économique « grippé », qui mettra du temps à repartir. C’est particulièrement vrai pour le chômage partiel. Un désengagement trop rapide provoquerait faillites et déflation. Il faudra également abandonner une partie des créances fiscales et sociales qui ont été reportées. Il ne faut pas rêver d’une reprise de l’activité qui ressemblerait au réveil des marmottes après l’hibernation. Ce sera, au contraire, lent et complexe. C’est aussi pour cela qu’il faut réfléchir dès maintenant à un plan de relance et qu’il faut le coordonner avec l’ensemble de l’Europe. Les crises sont révélatrices de nos fragilités. Nous devrions collectivement faire de cette crise humaine un moment de rebond politique européen, où les solidarités reprennent le dessus. Il faut dessiner le monde de demain. Quand le président parle de souveraineté, il a raison. Il ne faut néanmoins pas jeter la mondialisation avec l’eau du bain, il faut la faire évoluer pour répondre aux défis pandémique, écologique et numérique qui sont planétaires. Il faudra organiser un G20 et surtout un Conseil européen d’après crise et préparer la refondation de nos traités pour créer une plus grande souveraineté européenne et remodeler nos échanges économiques mondiaux.

>> Lire l’interview sur LeFigaro.fr

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