Travail et emploiEric Woerth : « Pour limiter l’impact de la crise économique, il faut gagner la course de vitesse »

19 mars 2020
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Inquiet devant l’ampleur de la crise provoquée par le coronavirus, Eric Woerth, président lR de la commission des Finances de l’Assemblée nationale, prône une extension du périmètre d’intervention du fonds de solidarité pour les entreprises et la création d’un « droit de préemption de l’Etat face à toute tentative de prise de participation non souhaitée ». Il appelle à réfléchir dès maintenant à « l’après ».

Les mesures prises sont-elles à même de « sauver l’économie française », selon la formule du ministre de l’Action et des Comptes publics ?

Elles sont incontestablement fortes et sans doute à la hauteur du défi qui attend l’économie française, même si la crise la frappe déjà. Les mesures de garantie, comme les aides immédiates à la trésorerie, ont montré leur efficacité en 2008. La nature de la crise est différente, mais elle est sans doute plus violente et plus brutale encore puisque c’est un double choc, de l’offre et de la demande. Les chiffres d’affaires des entreprises se sont effondrés quasiment du jour au lendemain.

Faut-il aller plus loin dans certains domaines ?

Il faut en tout cas clarifier un certain nombre de points. Je pense au fonds de solidarité, qui est un outil qui convient bien mais dont la capacité d’action est trop limitée. L’idée est bien de sauver un maximum d’entreprises : il faut donc étendre le périmètre d’intervention du fonds à au moins la perte de la moitié du chiffre d’affaires, au lieu des 70 % proposés. Je pense aussi au chômage partiel : toutes les entreprises doivent être concernées comme les contractuels des collectivités locales. Je pense également aux garanties données par l’Etat aux établissements bancaires : il faut couvrir les intérêts que les banques vont facturer aux entreprises, pour qu’elles puissent emprunter à taux zéro. Je pense encore aux loyers des entreprises : il faut une garantie claire de leur paiement, voire une prise en charge par l’Etat, dans l’attente d’un retour à de meilleurs jours. Personne ne doit être oublié.

Etes-vous favorables à des nationalisations ?

Le terme est en lui-même teinté de polémiques. Il faut tout faire pour protéger les entreprises stratégiques, qu’elles soient grandes ou petites. Pas nécessairement en rentrant dans leur capital, mais avec des prises de participation en quasi-fonds propres. C’est plus souple et cela permet à l’Etat, demain, de sortir plus facilement. Il serait d’ailleurs bienvenu de créer rapidement, sur le plan juridique, une sorte de droit de préemption de l’Etat face à toute tentative de prise de participation non souhaitée.

Peut-on tirer, pour la gestion de cette crise, des enseignements de celle de 2008 ?

L’enseignement fondamental, c’est la rapidité. Pour limiter l’impact de cette crise, il faut gagner la course de vitesse. Les crédits doivent être disponibles tout de suite et leur répartition doit être très claire, parce que ça s’adresse à des dizaines de milliers de TPE, PME, commerces, artisans, libéraux, qui ne sont pas organisés comme les grandes entreprises. Contrairement à 2008, lorsque la crise financière avait d’abord touché les banques et les grandes entreprises, celle-ci a attaqué de plein fouet surtout les plus fragiles, qui n’ont aucune trésorerie. « La guerre est un art d’exécution », tout va dépendre de la simplicité de mise en œuvre.

Pour le fervent partisan de la baisse des déficits que vous êtes, doit-il y avoir une limite au « quoi qu’il en coûte » ?

L’Etat doit payer, cela va de soi. Mais l’Etat, c’est nous tous. La limite est dans le fait que, une fois la crise passée, il faudra bien reprendre ces mesures. Inonder d’argent pour éteindre l’incendie est indispensable, mais il faut réfléchir à l’après, à la manière dont on va arrêter ces mesures d’urgence et prévoir, à chaque fois, un gros élastique. Sinon, l’exception risque de devenir la règle et d’obérer durablement la santé financière de notre pays. Contrairement à ce que dit Gérald Darmanin, les finances publiques n’ont pas été rétablies. Cela fait des années que l’on aurait pu aller beaucoup plus loin dans la récupération de moyens supplémentaires pour lutter, justement, contre une crise comme celle-là.

Les réformes des retraites et de l’assurance-chômage sont reportées sine die. Peuvent-elles vraiment survivre à cette crise ?

Je n’en suis pas sûr. Sur les retraites, revenir dans de longs mois sur un texte aussi incompris et à vrai dire aussi incompréhensible me paraît compliqué. La fin de cette crise pourrait être le moment de revenir à un peu plus de raison avec un nouveau texte, en écoutant un peu plus nos propositions… L’assurance-chômage, elle, est une bonne réforme, mais une réforme de plein-emploi, de beau temps. Il faudra donc attendre le retour du beau temps pour la remettre en place. Dans le projet de loi de finances rectificative, le gouvernement me paraît d’ailleurs très optimiste dans ses prévisions. La récession risque d’être plus sévère qu’il ne le dit.

Vit-on, après 2008, une nouvelle crise de la mondialisation, comme le dit, dans « L’Obs », l’économiste Daniel Cohen ?

La cause de cette crise n’est absolument pas l’économie. Elle n’est pas provoquée par la mondialisation. C’est une crise sanitaire dont les effets sont aussi économiques et qui révèle la faiblesse d’un monde ouvert. Même si je pense que le pli était déjà pris sous la pression de l’urgence climatique, cela va pousser à mettre fin aux excès de la mondialisation. Il faut accélérer le phénomène, sans pour autant nous enfermer dans nos propres frontières. Il faut inventer un nouveau modèle d’ouverture plus robuste C’est là que le rôle de l’Europe doit être fondamental. Elle doit être une puissance économique et pas une série de puissances économiques les unes à côté des autres. Force est de constater qu’elle en est encore loin.

>> Lire l’interview sur LesEchos.fr

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