Travail et emploiEric Woerth au Figaro : « Si l’exécutif recule sur l’âge pivot, il n’y a plus de réforme des retraites »

8 janvier 2020
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Pour l’ex-ministre du Travail, le gouvernement s’est mis dans une impasse en acceptant le principe d’une conférence de financement. Il réclame une mesure d’âge pour rétablir l’équilibre du système.

Député de l’Oise et président de la commission des finances à l’Assemblée nationale, Éric Woerth avait piloté la réforme des retraites de 2010.

Au 34 e jour du conflit social lié à la réforme des retraites, comment observez-vous la situation ?

C’est une impasse sociale et politique. Personne n’y comprend plus rien. M. Delevoye et le gouvernement étaient partis sur cette réforme, la fleur au fusil, en considérant que la question de l’âge n’était pas le sujet et qu’il fallait bâtir une sorte de nouveau système rêvé des retraites. Mais les choses ne marchent pas comme cela et, aujourd’hui, nous en revenons aux questions qu’il aurait fallu se poser dès le début sur l’âge du départ à la retraite. Le débat, ouvert il y a deux ans, n’a abouti à rien, sinon à augmenter l’incompréhension des partenaires sociaux et des Français. Les syndicats ont une vision assez claire : la CGT a toujours refusé toute évolution et la CFDT ne veut pas toucher à l’âge légal. Pour le gouvernement, la seule façon de débloquer les choses est de revenir sur des positions qu’il a durcies au fil du temps, notamment sur l’âge pivot à 64 ans.

L’idée d’une conférence sur le financement, proposée par la CFDT et bien accueillie par Édouard Philippe, est-elle le signe d’un recul sur l’âge pivot ?

Oui. Si le gouvernement recule sur l’âge pivot, cela veut dire qu’il n’y a plus de réforme. Cette conférence est faite pour flinguer l’âge pivot qui n’est d’ailleurs qu’une demi-mesure. Ouvrir une telle conférence serait nous plonger dans le surréalisme le plus total. Cela voudrait dire que le gouvernement aurait imaginé cette réforme sans penser au financement ! Dans la panique et l’urgence, il se mettrait tout d’un coup à séparer organisation et financement alors que ces deux réformes sont absolument inséparables. Ce découplage me semble moralement interdit. Si on ne présente aux Français qu’une réforme de coûts, qui atteindra probablement plusieurs dizaines de milliards d’euros en fin de parcours, une question surgira très vite : qui paye ? Nous ne pouvons pas accepter d’accabler les prochaines générations de notre incurie. Or l’exécutif a toujours essayé d’éviter la question du financement. Elle est essentielle. La proposition d’âge pivot est faussement présentée comme une mesure d’âge, alors qu’en réalité, c’est une baisse des pensions. Cela est évidemment insupportable pour les futurs retraités. La clarté impose de dire qu’il faudra travailler plus longtemps. Le premier ministre le dit, mais n’en tire pas les bonnes conclusions et cristallise les mécontentements.

Des concessions ont été accordées à certaines professions. Cela n’est-il pas inévitable dans une négociation ?

Nous entrons, à nouveau, dans un système catégoriel qui sera probablement plus catégoriel que le précédent. L’histoire de la simplification des 42 régimes de retraites est une fable. 95% des retraités relèvent de huit régimes en réalité. Celui des danseurs de l’Opéra de Paris n’est pas un sujet systémique ! En réalité, il s’agit de savoir comment réaliser la fusion entre les fonctionnaires et les salariés du privé, puis comment nous pouvons mettre fin à certains régimes spéciaux. Or le gouvernement a élargi à tous les Français un problème qui ne concernait que quelques-uns. Il devrait accepter l’idée de conserver un droit à un régime autonome pour les professions libérales. À partir du moment où ces professions se gèrent sans coûter aux contribuables, il n’y a aucune raison de ne pas leur accorder un tel droit.

Comment analysez-vous les tiraillements au sein de l’exécutif ?

Le flou et la pagaille de la méthode sont les miroirs de la pagaille sur le fond d’une réforme trop compliquée. Le gouvernement doit la clarifier. Par exemple, j’attends qu’il réponde à une question fondamentale : si l’on parle de régime universel, en quelle année exactement les cheminots partiront-ils à 62 ans comme tous les Français ? Les Français, comme les cheminots, ont le droit de savoir. J’ai posé cette question mardi dans l’Hémicycle au premier ministre qui n’a pas su répondre clairement.

Quelle issue voyez-vous ?

Nous ne sommes pas du tout face à un problème de négociation sociale, mais de
clarification. Le gouvernement voulait un système universel, il va aboutir à un système catégoriel. Il voulait un système financé, il aboutira à un système non financé. Il voulait un système plus juste, il aura un système plus injuste. Je ne doute pas de la bonne volonté du président de la République, mais la première des justices, c’est le financement d’un système. Et cette justice-là n’est pas dans le texte proposé. Dès 2010, j’avais indiqué que la question du financement se reposerait entre 2020 et 2030. On ne découvre rien ! Il fallait
d’abord résoudre ce point, mais quand on prend une mauvaise voie, on s’expose à de nombreux coups. C’est ce qui se passe aujourd’hui. Le gouvernement doit repartir sur des bases nouvelles. Mais une réforme effective en 2045 n’est pas une réforme.

Mardi soir, votre groupe politique à l’Assemblée voulait pousser le gouvernement à préciser plusieurs points…

Au début de sa mission, le haut-commissaire Jean-Paul Delevoye était venu me voir. Je lui avais conseillé de ne pas parler uniquement aux syndicats, mais de rencontrer aussi les formations politiques qui représentent les Français. Mais le gouvernement n’a jamais voulu que le débat entre au Parlement. La réforme ne sera soumise au débat à l’Assemblée nationale qu’à partir de février, c’est-à-dire au dernier moment.

Au sein de la majorité, certains se rassurent en estimant qu’une réforme contestée est une réforme en marche… Qu’en pensez-vous ?

Je n’en suis pas sûr et la formule me semble creuse. En revanche, je suis certain que l’on ne peut pas réformer un modèle social dans une démocratie sans confrontation politique. Mais pour mener une telle confrontation, un gouvernement doit pouvoir s’appuyer sur un texte très solide auquel il croit vraiment. Malheureusement, cela n’est pas le cas.

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